Où se situe le centre de la Bretagne à cinq départements ? La réponse, obtenue par un calcul de géométrie, en dit plus sur nos représentations du territoire que sur la géographie elle-même.
Il y a quelques années, une question toute simple m’est venue : si l’on considère la Bretagne dans son périmètre historique, où se trouve son centre ? Pas sa capitale, pas sa plus grande ville, pas son centre économique. Son centre géométrique, au sens le plus littéral du terme. La question a de quoi faire sourire. Elle a pourtant une réponse précise, et cette réponse mérite qu’on s’y arrête.

Ce qu’il faut retenir
- Le centre d’un territoire dépend de la manière dont on le définit. Avec la Bretagne, le centroïde tombe à Forges-de-Lanouée ; avec une autre méthode, le point central est différent. Il n’existe donc pas un « centre » unique et incontestable. Le choix du périmètre change le résultat.
- Inclure ou non la Loire-Atlantique n’est pas anodin : cela modifie la géométrie du territoire et donc son centre. Plus largement, toute représentation statistique ou géographique dépend d’abord du territoire que l’on choisit de mesurer. Le hasard du calcul rejoint une géographie historique.
- Les deux méthodes étudiées placent leur résultat dans le Porhoët, un ancien pays situé au cœur-est de la Bretagne et dont le nom est associé aux bois. Le calcul contemporain fait ainsi écho, de manière assez frappante, à une ancienne perception du territoire. Le centre géométrique n’est pas le centre du pouvoir : la Bretagne est polycentrique.
- Le centroïde ne désigne ni le lieu où vivent le plus de Breton.ne.s, ni le centre économique ou politique. Il rappelle surtout que la Bretagne s’est construite autour de plusieurs pôles et non autour d’un centre unique.
Une question simple, une réponse dans une forêt du Morbihan
Le calcul est resté longtemps une curiosité personnelle avant de devenir la matière de cet article. Pour répondre à cette question, la simple utilisation d’un logiciel de cartographie permet d’y parvenir. Petit point méthodologique : la méthode était simple. Il suffisait de fusionner les limites des cinq départements bretons – Côtes-d’Armor, Finistère, Ille-et-Vilaine, Morbihan et Loire-Atlantique – en une seule surface, puis de demander au logiciel de calculer son centroïde. Le centroïde géométrique d’une surface est l’équivalent, en deux dimensions, du centre de gravité d’un objet plat et d’épaisseur uniforme : pour visualiser ce à quoi cela correspond, si l’on découpait la carte de la Bretagne dans une plaque de carton rigide, le centroïde serait le point exact où cette plaque tiendrait en équilibre sur la pointe d’un crayon.

Le résultat de ce calcul donne les coordonnées 48,015433° N, 2,603666° O. Ce point ne tombe ni à Rennes, ni à Nantes, ni à Brest, ni à Lorient. On s’en doute, ces grandes villes bretonnes étant plutôt situées sur les pourtours du pays. Il se situe dans la commune des Forges-de-Lanouée (en breton Govelioù-Lannoez), dans le Morbihan, en pleine forêt de Lanouée, non loin d’un lieu-dit nommé Le Poteau et d’un autre, plus poétique, Les Fortes Pensées. Le point tombe à peu près à égale distance des deux bourgs qui composent la commune, Forges et Lanouée qui ont fusionné en 2019, près d’un modeste cours d’eau, le Crasseux. On peut voir une coïncidence amusante dans le nom du Poteau. On peut aussi n’y voir qu’un hasard de la toponymie locale, ce qui est largement plus prudent.
Forges-de-Lanouée : le centre géographique, pas le centre du pouvoir
Ce résultat appelle immédiatement une clarification, faute de quoi il serait mal interprété. Un centroïde géométrique n’est pas un centre démographique, ni un centre économique, ni un centre administratif, ni a fortiori un centre politique. Il ne mesure ni la population, ni les flux, ni les activités, ni les pouvoirs. Il mesure une seule chose : la répartition de la surface elle-même, indépendamment de ce qui s’y trouve. Une région où la population se concentre sur le littoral, comme c’est le cas de la Bretagne, aura nécessairement un centre démographique très différent de son centre géométrique, puisque ce dernier ignore totalement la présence ou l’absence d’habitants.

Cette distinction n’est pas propre à la Bretagne. La France métropolitaine offre un cas d’école très instructif. Depuis le XIXe siècle, plusieurs communes du Cher et de l’Allier – Bruère-Allichamps, Vesdun, Saulzais-le-Potier, Chazemais – se disputent le titre de « centre de la France », chacune sur la base d’une méthode de calcul différente et d’une définition différente du territoire à considérer, avec ou sans la Corse. L’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) a lui-même proposé, en 1980, une méthode de calcul du centre de gravité de la surface française fondée sur un modèle ellipsoïdal, sans jamais imposer de repère officiel unique. Il n’existe donc pas, même pour un pays aussi cartographié que la France, un centre géographique incontestable. Il existe des méthodes, et chaque méthode produit son propre point.
La Bretagne connaît la même pluralité. Une seconde méthode, dite du pôle d’inaccessibilité, donne un résultat sensiblement différent de celui du centroïde. Cette méthode ne cherche pas le centre de gravité d’une surface mais son point le plus reculé : le lieu le plus éloigné de toute limite extérieure du territoire considéré. C’est la même logique que celle utilisée pour définir, à l’échelle du globe, le pôle continental d’inaccessibilité : le point d’Eurasie le plus éloigné de toute côte, situé près de la frontière sino-kazakhe, ou son équivalent océanique, le point Nemo, le lieu de l’océan Pacifique le plus éloigné de toute terre émergée. Appliquée à la Bretagne, cette méthode place son point le plus reculé à Maxent, en Ille-et-Vilaine, plus précisément près de Bovel, au lieu-dit Pen al Lan (Penn al Lann en breton), à des coordonnées de 47,962665° N, 1,994152° O. Le résultat n’est donc pas le même que celui du centroïde, ce qui suffit à démontrer qu’il n’y a pas une définition unique et incontestable du centre d’un territoire, mais plusieurs conventions de calcul, chacune légitime dans son domaine. Point encore plus intriguant : le second point calculé qui se situe donc à Pen al Lan évoque une extrémité de la lande — penn désignant la tête, le bout ou l’extrémité, et lann la lande. Ainsi, au moment même où l’on cherche le point le plus éloigné des limites de la Bretagne, le calcul nous conduit vers un lieu dont le nom évoque lui-même une extrémité. Il ne faut évidemment pas y voir une mystérieuse prédestination géographique : ce rapprochement relève de la coïncidence toponymique.

Il se trouve que ces deux points, obtenus par deux méthodes indépendantes, tombent tous deux dans une même région historique bretonne, le Porhoët (ar Pourc’hoad ou ar Porc’hoed en breton). Ce pays, qui correspond approximativement au centre-est de la Bretagne actuelle, tire son nom d’une étymologie généralement rattachée à l’idée de territoire boisé, une sorte de « pays autour des bois ». Que le centroïde géométrique d’une surface calculée par ordinateur tombe précisément dans une forêt, au cœur d’un pays dont le nom évoque le bois, relève sans doute de la coïncidence plus que de la démonstration. Elle a cependant une valeur d’illustration : en cherchant, par le calcul, le centre de la Bretagne contemporaine, on retombe sur un territoire historique qui s’est longtemps pensé comme central, loin des façades maritimes et des grandes villes qui concentrent aujourd’hui l’essentiel de l’attention.
Ce que ce point dit de la Bretagne ?

Ce calcul n’aurait pas le même intérêt s’il portait sur la seule Bretagne administrative à quatre départements. En retirant la Loire-Atlantique du périmètre, on retire également le poids géométrique de tout le sud de l’estuaire de la Loire, et le centre de gravité de la surface se déplace mécaniquement vers le nord. Intégrer la Loire-Atlantique n’est donc pas un simple geste symbolique ou une position dans un débat institutionnel : c’est une modification concrète de la géométrie du territoire que l’on considère, avec des conséquences directes sur n’importe quel calcul mené à partir de cette surface. Le choix du périmètre précède toujours le résultat. C’est un point qui dépasse largement le cas breton : toute statistique régionale, tout indicateur d’aménagement du territoire, toute carte de flux dépend d’abord de la définition du contour retenu, avant même de dépendre des données qu’on y projette. Des exemples équivalents existent ailleurs en Europe, dans des régions dont le périmètre historique et le périmètre administratif ne coïncident pas non plus, comme la Catalogne, dont l’aire linguistique et culturelle déborde largement les limites de la communauté autonome espagnole, ou encore l’Alsace, dont l’identité régionale continue d’être revendiquée indépendamment de son intégration administrative dans le Grand Est.

Le véritable intérêt de cet exercice n’est cependant pas de désigner Forges-de-Lanouée comme un nouveau centre symbolique de la Bretagne. Ce serait mal comprendre ce que mesure un centroïde. Il rappelle plutôt une évidence qu’on oublie facilement : la Bretagne n’a jamais fonctionné comme un territoire organisé autour d’un point unique. Elle s’est historiquement construite comme un espace à plusieurs pôles, entre les villes portuaires du littoral, les villes-évêchés du Tro Breizh, les bourgs-marchés du « Kreiz Breizh« , et aujourd’hui les villes revendiquant le statut de métropoles comme Rennes, Nantes ou Brest, et enfin les villes moyennes qui structurent le maillage régional. Ce modèle que l’on appelle polycentrique, même s’il est relativement singulier, n’a rien d’exceptionnel : on le retrouve dans des régions comparables comme la Rhénanie, organisée autour de plusieurs villes de taille comparable plutôt que d’une seule métropole dominante, ou encore la Flandre, dont l’armature urbaine repose sur un réseau de villes moyennes (Anvers, Bruges, Gand, Louvain) plutôt que sur une capitale unique. Le centroïde de la Bretagne ne fait donc que rendre visible, par un artifice de calcul, ce que la géographie régionale montre déjà : chercher le centre d’un territoire, ce n’est pas trouver son point de pouvoir, c’est mesurer une surface. Et cette surface, en Bretagne comme ailleurs, n’a jamais eu besoin d’un centre unique pour exister.

Pour aller plus loin
- IGN – Géoportail : cartes et données géographiques officielles pour explorer les limites administratives et le relief breton.
- INSEE – Chiffres clés des départements bretons : données démographiques et statistiques par département, utiles
- Wikipédia – Centre de la France métropolitaine : historique détaillé des différentes méthodes de calcul du centre
- Wikipédia – Pôle d’inaccessibilité : présentation de la méthode alternative au centroïde, avec ses applications à
- QGIS – Documentation officielle : logiciel libre utilisé pour ce type de calcul géométrique.