La géographie de la future France fédérale : la Bretagne au milieu d’un basculement européen

Du précédent corse aux tribunes bretonnes, un débat institutionnel qui redessine la carte du pouvoir.

Le 23 juin 2026, l’Assemblée nationale a ouvert une brèche inédite dans l’histoire centralisatrice de la France en votant un statut d’autonomie pour la Corse. À peine trois semaines plus tard, deux élus régionaux bretons en appelaient au fédéralisme pour la Bretagne, tandis qu’un ancien député répondait par le scepticisme. Entre ces prises de position, une question de fond se dessine : à quoi ressemblerait une France fédérale, et quelle place y tiendrait la Bretagne ?

Carte des principales revendications autonomistes. Source : Mikael Bodlore-Penlaez, La France charcutée, Coop Breizh, 2014.

Ce qu’il faut retenir

  • Le vote sur l’autonomie corse du 23 juin 2026 ouvre une brèche historique : pour la première fois, un territoire métropolitain pourrait disposer d’un pouvoir normatif propre, même si le processus doit encore passer par le Sénat, le Congrès et une loi organique.
  • La Bretagne s’appuie sur ce précédent pour relancer sa propre revendication d’autonomie : des élus régionaux rappellent le vœu adopté en 2022 en faveur d’une Bretagne réunifiée à cinq départements dotée de compétences législatives, réglementaires et fiscales.
  • Le débat dépasse désormais les mouvements régionalistes : l’idée d’une France fédérale gagne en visibilité, notamment avec Jean-Louis Borloo, tandis que les exemples allemand, espagnol, italien et britannique montrent que des formes d’autonomie régionale existent déjà chez les voisins européens.
  • Le principal enjeu est une transformation du modèle territorial français : clarification des compétences au profit des régions, recentrage de l’État sur ses fonctions régaliennes et éventuelle remise en cause du découpage régional de 2015, notamment pour retrouver des territoires historiques comme la Bretagne à cinq départements.

Un vote qui rouvre un débat vieux de deux siècles

Le 23 juin 2026, les députés ont adopté, par 271 voix contre 202 et 64 abstentions, le projet de loi constitutionnelle « pour une Corse autonome au sein de la République ». Ce texte, issu du processus de Beauvau engagé après les émeutes consécutives à la mort d’Yvan Colonna en 2022, doit encore franchir plusieurs étapes avant d’entrer en vigueur : un vote du Sénat dans des termes identiques, puis une réunion du Congrès à Versailles, et enfin une loi organique précisant le contenu concret de l’autonomie. Le chemin est donc long et son issue incertaine, d’autant que l’élection présidentielle de 2027 approche. Il n’empêche : pour la première fois depuis la Convention nationale de 1792, un texte adopté par l’Assemblée envisage qu’un territoire de la France métropolitaine dispose d’un pouvoir normatif propre.

Aziliz Gouez, Conseillère régionale de Bretagne. Source : Région Bretagne.

Pour limiter la portée du précédent, le gouvernement a fait adopter un amendement justifiant ce statut par les « caractéristiques d’île méditerranéenne » de la Corse et sa « communauté insulaire » — une formulation qui vise explicitement à empêcher que d’autres régions ne s’en prévalent. C’est précisément ce verrou que contestent, dans une tribune publiée le 10 juillet 2026 dans Le Télégramme, les conseillers régionaux Aziliz Gouez (Ensemble sur nos territoires) et Christian Guyonvarc’h (UDB). Pour eux, si l’insularité justifie des adaptations pratiques, l’autonomie corse repose avant tout sur l’existence d’un peuple doté d’une identité culturelle propre et sur la légitimité de son assemblée élue à la réclamer — deux critères que la Bretagne remplit tout autant, rappellent-ils, en citant le vœu voté le 8 avril 2022 par le Conseil régional de Bretagne en faveur d’une autonomie législative, réglementaire, fiscale et financière pour une Bretagne réunifiée à cinq départements. Ce vœu, porté par les groupes Breizh a-gleiz (UDB – Ensemble sur nos territoires) et les écologistes, avait recueilli l’assentiment de la quasi-totalité des groupes politiques, du PS à LR, seul le Rassemblement national votant contre au nom d’une « égalité des droits » entendue comme uniformité.

En réponse, l’ancien député du Finistère et conseiller de François Hollande, Bernard Poignant a publié le 10 août 2026 une tribune intitulée « L’art des projets impossibles ». Il y retrace sa chronologie de l’histoire des revendications régionalistes françaises — statuts particuliers, langues régionales, co-officialité — pour souligner qu’elles ont rarement abouti, faute de pouvoir réviser la Constitution. Il juge très improbable une transformation fédérale complète de la France, qui concernerait treize régions métropolitaines et les outre-mer, et estime qu’elle ne pourrait se faire que par un référendum, porté le cas échéant par un candidat à la présidentielle de 2027. L’asymétrie entre les deux textes est nette : là où A. Gouez et Ch. Guyonvarc’h s’appuient sur un précédent concret — le vœu du Conseil régional de 2022 — et appellent à une mobilisation immédiate, la tribune de B. Poignant ne propose aucune méthode alternative ; elle se limite à rappeler les échecs passés des projets régionalistes avortés du fait de verrous du système centralisé français. Les deux lectures partagent pourtant un même diagnostic — celui d’un État central à bout de souffle — ce qui rend d’autant plus visible leur désaccord sur l’urgence à agir : d’un côté, une revendication qui cherche à transformer le rapport de force dès maintenant ; de l’autre, un constat d’impossibilité qui, de fait, reconduit le statu quo institutionnel.

Le fédéralisme sort des cercles militants

Ce débat n’est plus l’apanage des seuls mouvements régionalistes. Depuis son essai L’Alarme, publié en 2022, l’ancien ministre Jean-Louis Borloo multiplie les prises de position en faveur d’une « République fédérale à la française », dénonçant un pays « atteint de polyarthrite bureaucratique » et un « millefeuille territorial » devenu ingérable. En octobre 2025, devant la Convention des intercommunalités de France, puis en avril 2026 au Sénat lors d’une journée consacrée aux fusions de régions, il a appelé les présidents de région à se saisir eux-mêmes de la question institutionnelle plutôt que d’attendre 2027.

Un sondage IFOP publié fin août 2025 indiquait que 71 % des Français se disaient favorables à une France fédérale renforçant le pouvoir des régions, un chiffre qui grimpait à près de 80 % en Bretagne historique et à plus de 85 % en Alsace — deux territoires où l’identité régionale reste vivace. Ce basculement de l’opinion coïncide avec un constat partagé par une partie des politologues spécialistes des territoires : le précédent corse, aussi encadré soit-il juridiquement, pourrait fonctionner comme une porte d’entrée vers un fédéralisme à la française, y compris si le gouvernement s’efforce d’en limiter la portée symbolique.

Ce que font déjà les régions fédérées ou autonomes en Europe

Pour mesurer l’écart entre la France et ses voisins, la comparaison européenne est utile. En Allemagne, les seize Länder ne sont pas des collectivités territoriales au sens français : chacun dispose d’une constitution propre, d’un Landtag qui vote des lois dans ses domaines de compétence — éducation, police, culture, aménagement — et d’un gouvernement dirigé par un ministre-président. La Bavière ou la Rhénanie-du-Nord-Westphalie gèrent ainsi des compétences et des budgets sans commune mesure avec ceux d’une région française, même si leur autonomie fiscale reste en réalité limitée par le mécanisme de péréquation, le Länderfinanzausgleich.

En Espagne, les dix-sept communautés autonomes disposent de statuts variables : la Catalogne, le Pays basque et la Galice bénéficient de compétences élargies en matière d’éducation, de santé, de police (Mossos d’Esquadra en Catalogne, Ertzaintza au Pays basque) et, pour le Pays basque et la Navarre, d’un régime fiscal propre appelé concierto económico, qui leur permet de lever et de gérer directement l’essentiel de l’impôt avant reversement à l’État central.

Les régions italiennes à statut spécial — Sicile, Sardaigne, Val d’Aoste, Trentin-Haut-Adige, Frioul-Vénétie julienne — jouissent depuis l’après-guerre de prérogatives législatives et fiscales renforcées, justifiées par leur insularité, leur bilinguisme ou leur histoire propre.

Au Royaume-Uni, la dévolution a doté l’Écosse et le Pays de Galles d’un Parlement et d’un gouvernement propres depuis 1999, avec un pouvoir législatif dans de nombreux domaines ; l’Irlande du Nord dispose d’un exécutif partagé. Un mouvement plus modeste mais significatif touche aussi la Cornouailles britannique : après un premier accord de dévolution en 2015 puis un « Level 2 Deal » signé en décembre 2023, qui transfère notamment la formation des adultes et une partie de la politique énergétique, le conseil de Cornouailles a voté en juillet 2025 une motion réclamant sa reconnaissance comme « cinquième nation » du Royaume-Uni, aux côtés de l’Angleterre, de l’Écosse, du Pays de Galles et de l’Irlande du Nord — signe que même dans un pays déjà largement décentralisé, les revendications culturelles et territoriales continuent de progresser.

Le mille-feuille français, un système à bout de souffle

Face à ces modèles, l’organisation territoriale française apparaît comme un empilement de structures aux compétences enchevêtrées : communes, intercommunalités (EPCI), départements, régions et État se partagent souvent la même politique publique sans hiérarchie claire entre eux, ce qui nourrit incompréhension de la part des citoyens, lourdeurs administratives, doublons budgétaires et dilution des responsabilités.

Plusieurs rapports sénatoriaux ont souligné que les régions françaises restent, avec les communautés autonomes espagnoles, parmi les collectivités les moins autonomes fiscalement d’Europe, très loin derrière les Länder ou les cantons suisses. L’idée défendue par les partisans du fédéralisme consiste à faire de la région l’échelon « chef de file » des politiques du quotidien — logement, transports, santé, environnement, éducation, culture — en lien avec les intercommunalités et les communes, pendant que l’État se recentrerait sur ses missions régaliennes : sécurité intérieure et extérieure, justice, défense, diplomatie, monnaie, grands équipements structurants et péréquation entre territoires. Ce schéma, qui rapproche la France du fédéralisme allemand ou suisse, suppose une clarification radicale des compétences plutôt qu’un simple ajout d’un nouvel échelon, comme cela a pu être le cas lors de précédentes réformes territoriales.

Une géographie de l’autonomie à plusieurs vitesses

Au-delà de la Corse et de la Bretagne, plusieurs territoires métropolitains nourrissent des revendications comparables, à des degrés d’intensité différents. L’Alsace, réunie en une Collectivité européenne d’Alsace depuis 2021 après la disparition de son ancienne région dans le cadre de la fusion Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, continue de réclamer un statut renforcé, dans la continuité d’une identité régionale que soulignait déjà en 2022 le député LR Marc Le Fur en évoquant le droit local alsacien-mosellan hérité de la période allemande.

Le Pays basque nord dispose depuis 2017 d’une collectivité à statut particulier, sans toutefois disposer d’un pouvoir législatif propre, tandis que les revendications d’un rattachement à la Catalogne espagnole restent marginales côté français, malgré la vitalité de la culture catalane dans les Pyrénées-Orientales. Sur ce terrain, le Rassemblement national se positionne en défenseur constant d’une conception unitaire et centralisée de la nation : ses cent vingt députés ont voté en bloc contre l’autonomie corse le 23 juin 2026, comme son unique élu s’était opposé, seul contre tous les autres groupes, au vœu du Conseil régional de Bretagne en avril 2022. Cette ligne, cohérente avec l’aile souverainiste du parti au niveau européen, tranche avec des dynamiques plus discrètes mais réelles dans d’autres régions volontaires pour davantage de compétences différenciées, sans nécessairement revendiquer l’autonomie au sens plein : la Normandie, réunifiée par fusion volontaire en 2016, la Bourgogne-Franche-Comté ou l’Occitanie et la Nouvelle-Aquitaine, régions XXL nées de la réforme de 2015, explorent des marges de manœuvre accrues en matière de formation professionnelle, de transports ou de politique agricole, sans pour autant porter un projet institutionnel aussi structuré que celui de la Bretagne ou de la Corse.

Le découpage de 2015, un obstacle plus qu’une solution

La réforme territoriale portée par François Hollande en 2015, qui a fait passer le nombre de régions métropolitaines de vingt-deux à treize par fusions souvent décidées depuis Paris sans réelle cohérence historique ou culturelle, est aujourd’hui critiquée jusque dans les rangs mêmes de ses partisans initiaux. Des régions comme la Nouvelle-Aquitaine ou le Grand Est ont ainsi été bâties sur des critères de taille et de poids économique plutôt que sur une géographie humaine partagée, ce qui fragilise leur légitimité identitaire et complique la construction d’un sentiment d’appartenance régional — condition pourtant jugée essentielle par les défenseurs du fédéralisme pour qu’une autonomie renforcée ait un sens démocratique.

Les 13 régions issues de la réforme territoriale de 2014, révisées en tenant compte des revendications territoriales et culturelles. Source : Mikael Bodlore-Penlaez.

À l’inverse, la Bretagne (incluant Nantes), la Corse ou l’Alsace bénéficient de limites historiques et culturelles largement reconnues par leurs habitants, ce qui explique en partie pourquoi ce sont ces territoires qui portent aujourd’hui les revendications les plus abouties. Pour les partisans d’une France fédérale, une refonte de la carte régionale fondée sur les régions historiques — la piste défendue par Jean-Louis Borloo à travers son « Tour de France des provinces » lancé en 2026 — constituerait un préalable plus solide qu’un simple ajustement des compétences à cartographie inchangée.

Perspectives

Le vote corse du 23 juin 2026 n’a rien réglé : il a ouvert un chantier constitutionnel dont l’issue dépendra du Sénat, du Congrès, puis d’une loi organique encore à écrire, dans un contexte politique national marqué par l’approche de l’élection présidentielle de 2027. Mais il a changé la nature du débat régionaliste français, en donnant un point d’appui concret aux revendications bretonnes, alsaciennes ou basques, tout en suscitant, comme le montre la tribune de Bernard Poignant, une résistance du côté de ceux qui doutent qu’une transformation fédérale globale soit réaliste à court terme. Entre les deux, la comparaison européenne suggère qu’un fédéralisme « à la française », loin d’être une utopie, existe déjà sous des formes variées chez tous les grands voisins de la France — à des degrés d’autonomie fiscale et législative que Paris n’a encore accordés à aucun territoire métropolitain.

Laisser un commentaire