Écorégions proposées par Jean-Luc Mélenchon : une carte de l’eau qui oublie l’histoire des territoires

Derrière l’habillage écologique, un projet qui ignore l’histoire, l’identité et l’autonomie réelle des territoires et surtout de ceux qui y habitent

Jean-Luc Mélenchon propose de remplacer les treize régions actuelles par treize « écorégions » calquées sur les bassins versants. Une idée séduisante sur le papier climatique, mais qui repose sur une lecture strictement hydrographique du territoire, indifférente aux appartenances historiques, aux revendications régionales en cours et à la question, plus fondamentale, de l’autonomie réelle des collectivités locales. En Bretagne, peuple historique dont l’identité s’est construite au fil des siècles, cette proposition suscite déjà une vive défiance.

Carte des bassins hydrographiques de France. Source : Wikimedia Commons, NordNordWest.

Ce qu’il faut retenir

  • Le projet de Jean-Luc Mélenchon remplacerait les régions actuelles par treize « écorégions » fondées sur les bassins versants.
  • Si la gestion de l’eau nécessite une coopération à l’échelle des bassins hydrographiques, plusieurs exemples européens montrent qu’elle peut s’organiser sans modifier les frontières administratives.
  • Cette approche ne tient pas compte des revendications territoriales actuelles, notamment en Alsace, en Bretagne ou en Corse, qui portent davantage sur l’identité et l’autonomie que sur un nouveau découpage.
  • Le véritable enjeu du débat est moins celui des frontières régionales que celui des compétences, des moyens financiers et de l’autonomie accordés aux collectivités.

Un projet lunaire, déconnecté des réalités humaines

Présentée en juin 2026 lors du meeting de lancement de campagne de Jean-Luc Mélenchon à Saint-Denis, puis détaillée début juillet lors d’une conférence de presse consacrée presque entièrement à la géographie physique, la proposition d’écorégions frappe d’abord par sa méthode : remplacer les treize régions héritées de la réforme territoriale de 2015 par treize entités organisées autour des grands bassins-versants, chargées prioritairement de la gestion de l’eau, des sols, de la biodiversité et des risques climatiques. Le candidat insoumis assume la logique : les régions actuelles seraient des vestiges d’un « ancien monde » pensé pour la compétitivité économique, quand ses écorégions incarneraient la « bifurcation écologique ». Le problème n’est pas la préoccupation hydrique elle-même, légitime après les épisodes de sécheresse et de canicule qui frappent régulièrement la Bretagne depuis plusieurs semaines, voire années. Le problème est la méthode : découper administrativement la France selon une seule variable physique, sans considérer que les régions sont d’abord des communautés humaines, façonnées par des siècles d’histoire commune, de pratiques linguistiques, d’échanges économiques et de solidarités locales.

Paul Vidal de La Blache. Source : BNF Gallica

Cette approche n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, un débat vieux d’un siècle. Le géographe Paul Vidal de La Blache, père de l’école française de géographie régionale, avait justement construit sa notion de « pays » sur l’articulation entre le milieu physique et les « genres de vie » qu’il façonne — c’est-à-dire les manières dont les sociétés s’approprient et transforment leur environnement dans la durée. Vidal de La Blache lui-même mettait en garde contre le déterminisme physique pur : une région ne se réduit jamais à son relief ou à son réseau hydrographique, elle se construit par la sédimentation d’une histoire commune. Les Bretons en ont une conscience aiguë. Un projet qui plaque une grille hydrographique sur la carte administrative, sans tenir compte de cette dimension humaine, s’expose au même écueil que les cartographies naturalistes du début du XXe siècle : une élégance sur le papier, une déconnexion totale sur le terrain.

L’exemple européen : des régions politiquement stables qui coopèrent sur l’eau

L’argument le plus solide en faveur des écorégions — la nécessité d’une gestion de l’eau à l’échelle pertinente — ne suppose pourtant pas de redessiner les frontières administratives. C’est précisément la thèse défendue par le géographe Frédéric Giraut, professeur de géographie politique à l’Université de Genève, dans une tribune publiée par Le Monde qui a suscité de vives réactions chez les soutiens de La France insoumise. Giraut y oppose au projet de « biorégions » de Mélenchon le modèle des Länder allemands : des régions politiquement stables, ancrées dans une histoire et une identité propres, dotées d’une autonomie fiscale et législative réelle, qui coopèrent entre elles et avec leurs voisins pour gérer des ressources qui, par nature, ne s’arrêtent pas aux frontières administratives.

Vue générale sur le Rhin à Mittelrheintal bei Oberwesel. Source : Wikimedia Commons, Jörg Braukmann.

Le cas du Rhin est éclairant : le fleuve traverse plusieurs Länder allemands, la Suisse, la France et les Pays-Bas, et sa gestion repose depuis 1950 sur la Commission internationale pour la protection du Rhin, une structure de coopération interétatique et interrégionale totalement disjointe des limites administratives des Länder ou des cantons suisses. Aucun de ces territoires n’a eu besoin de renoncer à son identité historique pour coopérer efficacement sur l’eau. L’Espagne offre un autre exemple parlant : la gestion de l’Èbre, qui traverse plusieurs communautés autonomes (Aragon, Catalogne, Navarre, La Rioja), est confiée à une confédération hydrographique, organisme technique distinct des collectivités politiques. Le bassin et la région politique sont ainsi deux mailles différentes, chacune pertinente à son échelle, sans que l’une doive se substituer à l’autre. C’est très exactement l’architecture qui existe déjà en France avec les comités de bassin et les agences de l’eau — celui de Loire-Bretagne, qui couvre 28 % du territoire métropolitain, rassemble 190 membres (élus, usagers, représentants de l’État) pour fixer tous les six ans un schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux. La leçon européenne est donc inverse de celle de LFI : ce n’est pas la carte régionale qu’il faut plier à l’hydrographie, c’est la coopération intergouvernementale qu’il faut renforcer, en s’appuyant sur des régions politiquement cohérentes et suffisamment autonomes pour agir.

Une carte qui ignore les revendications régionales en cours

Le projet d’écorégions présente une seconde faiblesse, plus politique : il fait comme si la carte des treize régions de 2015 n’était contestée nulle part, alors que plusieurs territoires réclament activement d’en sortir. En Alsace, la mobilisation ne date pas d’hier : un sondage Ifop de 2018 indiquait que 83 % des Alsaciens souhaitaient le rétablissement d’une région de plein exercice, un chiffre confirmé par une consultation citoyenne de 2022 où 92,4 % des participants s’étaient prononcés pour une sortie du Grand Est. Cette revendication a connu une avancée concrète : le 8 avril 2026, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi transpartisane visant à faire sortir la Collectivité européenne d’Alsace de la région Grand Est et à lui conférer un statut particulier cumulant les compétences d’un département et d’une région. En Bretagne, la question de la réunification avec la Loire-Atlantique reste posée depuis la partition opérée par le régime de Vichy en 1941 : une pétition de 2018 avait recueilli 105 000 signatures à Nantes, une proposition de loi du député du Morbihan Paul Molac avait été déposée pour permettre l’organisation d’un référendum consultatif, et une vingtaine de collectivités bretonnes (dont plusieurs de Loire-Atlantique) ont adressé une demande commune au gouvernement. Parallèlement, l’ancien député et garde des Sceaux Jean-Jacques Urvoas défend depuis 2014 un projet d’Assemblée de Bretagne fusionnant la région et les départements bretons, organisée autour des pays — les bassins de vie historiques — plutôt que des découpages administratifs hérités, notamment les départments. À ces deux dossiers s’ajoutent la Corse, dont le statut d’autonomie a fait l’objet d’un projet de loi constitutionnelle en 2025-2026, ainsi que des mouvements plus anciens en Savoie, au Pays basque ou en Catalogne nord. Aucune de ces revendications ne recoupe la logique hydrographique des écorégions : la Bretagne administrative et la Loire-Atlantique appartiennent au même bassin Loire-Bretagne mais à des sous-bassins distincts, tandis que l’Alsace se rattacherait, dans une logique de bassin-versant, au grand ensemble rhénan partagé avec la Lorraine et le Grand Est qu’elle cherche justement à quitter. En ce sens, la carte de LFI ne répond à aucune des demandes de redécoupage réellement exprimées par les habitants de ces territoires ; elle leur en substitue une autre, pensée depuis Paris, sans concertation apparente avec les principaux intéressés.

Redécouper ne suffit pas : la vraie question est celle de l’autonomie

Au-delà du tracé des frontières, le débat sur les écorégions repose une question plus ancienne et plus structurante : à quoi sert un redécoupage régional si les compétences, les moyens financiers et le pouvoir de décision restent, eux, inchangés ? La réforme de 2014-2015 avait déjà illustré ce piège : la fusion de régions en méga-ensembles, comme le Grand Est ou la Nouvelle-Aquitaine, a surtout produit un éloignement des centres de décision et une hausse des frais de fonctionnement, sans gain de lisibilité pour les citoyens ni transfert de compétences nouvelles. Le débat de 2026 sur la décentralisation illustre la même impasse. Le projet de loi porté par la ministre de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation Françoise Gatel, présenté en conseil des ministres le 20 mai 2026 sous l’intitulé « État local », ne prévoit aucun nouveau transfert de compétences vers les collectivités : il consolide au contraire le rôle du préfet de département, érigé en « guichet unique » et en « chef d’orchestre » de l’ensemble des services de l’État, avec un pouvoir de dérogation aux normes élargi et sécurisé. Autrement dit, au moment même où certains réclament davantage d’autonomie territoriale, le texte gouvernemental renforce la tutelle de l’échelon préfectoral — un mouvement de recentralisation que plusieurs associations d’élus locaux, dont l’Association des maires de France, ont explicitement dénoncé.

Jean-Louis Borloo, ancien Ministère d’Etat à l’écologie. Source : Wikipedia Commons, Jacques Paquier

Face à ce constat, l’ancien ministre Jean-Louis Borloo défend une voie alternative, celle d’une « République fédérale à la française » : un État recentré sur ses missions régaliennes (sécurité, justice, diplomatie, fiscalité de solidarité), et des parlements régionaux disposant d’un pouvoir législatif et fiscal réel sur les politiques du quotidien — logement, santé, formation, aménagement. Un sondage Ifop d’août 2025 créditait cette orientation d’un soutien de 71 % des Français, avec des pics proches de 80 % en Bretagne historique et de 85 % en Alsace. Ce chiffre suggère que la demande de fond n’est pas tant un nouveau tracé des régions qu’un changement de nature du pouvoir régional : sans capacité normative et fiscale propre, tout redécoupage — qu’il soit fondé sur l’histoire, l’identité ou les bassins versants — restera cosmétique.

La différenciation, une voie plus réaliste que le grand soir cartographique

Plutôt qu’un bouleversement général de la carte, une partie des régions françaises explore une voie plus pragmatique, ouverte par l’article 72 de la Constitution : la différenciation, qui permet à des collectivités de même catégorie d’exercer des compétences ou d’appliquer des règles différentes selon leurs spécificités locales. La Bretagne (uniquement la région à 4 départements) en offre une illustration concrète dans le domaine même que revendique LFI, celui de l’eau. La région pilote depuis 2022 un Plan breton de résilience pour l’eau, co-construit avec l’État et validé en Assemblée bretonne de l’eau en mai 2023, qui organise une gouvernance adaptée à la réalité hydrographique locale : la quasi-totalité du territoire breton est couverte par des schémas d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE), un taux de couverture inhabituel en France, articulés avec le grand comité de bassin Loire-Bretagne. Cette architecture montre qu’il est possible de traiter finement les enjeux hydriques sans remettre en cause le fait régional : c’est la gouvernance et les compétences qui s’adaptent au bassin versant, non l’inverse. La demande bretonne de disposer d’une compétence renforcée et différenciée sur la politique de l’eau — dans la continuité du droit à l’expérimentation déjà mobilisé sur d’autres politiques régionales — dessine une alternative crédible au grand soir des écorégions : renforcer, territoire par territoire, la capacité d’action là où elle est légitime et attendue, plutôt que de redessiner l’ensemble de la carte de France autour d’un unique critère physique. C’est, en creux, tout l’enjeu du débat actuel sur la décentralisation : donner aux régions qui le demandent — Bretagne, Alsace, Corse — les moyens différenciés de leurs ambitions, plutôt que d’imposer à l’ensemble du pays un modèle uniforme, fût-il paré des habits de l’écologie.

Note méthodologique : le projet d’écorégions de La France insoumise reste, à la date de rédaction, une proposition de campagne en cours de précision (auditions d’experts prévues à l’été 2026, publication du programme détaillé annoncée pour l’automne 2026) et non un texte de loi. Les données chiffrées relatives aux sondages sont issues des instituts cités et peuvent évoluer.

Auteur : Mikael Bodlore-Penlaez