Les « écorégions » : une idée si pertinente pour gérer la France ?

L’annonce faite le 7 Juin 2026 par le leader de La France Insoumise, Jean Luc Mélenchon, de réorganiser la France en grandes « éco régions » fondées sur les 4 grands bassins fluviaux, subdivisées en 24 sous-bassins, agite l’opinion. Il en ferait un axe majeur de réorganisation du territoire national et de son aménagement.

Cette vision « d’éco région », d’apparence nouvelle, pourtant interpelle et mérite une analyse approfondie tant en matière de définition, d’origine que d’attentes en termes politiques. Car, avec la crise climatique que nous vivons, le terme peut paraitre dans l’air du temps, un peu racoleur même, et interpelle le citoyen. Pour ce dernier, la mutation environnementale devient enfin une évidence après 40 années d’impréparation et de communications minimisées. Les températures s’emballent, la ressource en eau se raréfie, le niveau de la mer monte et tout cela plus vite que prévu si l’on en reste aux communications gouvernementales et même aux prédictions contenues du GIEC. Bref pour le commun des mortels, la question écologique est désormais entrée dans ses raisonnements, le mot est porteur …et pourquoi ne pas envisager le futur en prenant en compte cette évidence environnementale afin de gérer notre avenir. Aussi la proposition de réorganiser le territoire national en régions fondées sur cette donnée naturelle élémentaire peut d’emblée paraitre une évidence.

La proposition de régions hydrographiques, une idée ancienne

Sauf que cette approche n’est pas nouvelle et rappelle de très vieux débats. En effet, sous l’Ancien Régime, la volonté royale de réformer l’organisation administrative de la France pour la simplifier et unifier les provinces, pensait déjà organiser le territoire d’une manière plus rationnelle, plus cartésienne afin d’effacer l’ancien monde, lourd de maints héritages. Dans le débat sur cette réorganisation, deux options furent envisagées dans la seconde moitié du XVIIIème siècle.

La première proposition, émanant des travaux de Philippe Buache (1700-1773), géographe officiel du roi Louis XV, à l’origine du concept de « bassin versant » d’un fleuve, parut dans un premier temps l’emporter. Les savants de l’époque s’en emparèrent, découpant la planète, traçant partout sur le globe les lignes de partage des eaux. Buache voyait dans ce découpage le « squelette qui charpentait le monde ». Cette idée scientifique nouvelle eut un succès tel que les géographes en firent une réflexion essentielle du découpage régional. A une époque où tracer des frontières devenait une obsession politique visant à affirmer le pouvoir des rois, tracer des lignes de séparations nettes pour remplacer des marches, trop souvent ambigües, apparaissait comme une nécessité. S’appuyant sur les lignes de crêtes et les montagnes, les contours de bassin, les cours des rivières, cette solution offrait l’apparence d’une rationalité toute nouvelle. Mieux, elle s’affranchissait de l’histoire des hommes. Elle faisait des empilements hérités de plus d’un millénaire d’institutions étatiques qu’étaient les paroisses, diocèses et évêchés, les baillages, Pays et États, les juridictions de toute nature, des découpages obsolescents inaptes à la gestion d’un État moderne (plus de 80 niveaux de découpages différents du royaume) ! Mieux à l’époque où le transport par voie d’eau était encore privilégié, toute une organisation urbaine s’était, au fil du temps, constituée sur la base de ces réseaux hydrographiques, valorisant les seuils, les confluences, les estuaires. Telle était la géographie urbaine de la France de l’époque, toujours inscrite dans l’organisation actuelle de nos territoires. Cette option, défendue jusqu’à la Révolution française par le savant Georges Cuvier, Président du Conseil Royal de l’Université, fut portée à l’Assemblée constituante en 1790 par Mirabeau lors des débats sur la constitution des départements. Elle offrait alors les fondements d’un état qui, par ce découpage d’apparence rationnel, jetait aux oubliettes les héritages de l’Ancien Régime.

Si cette option ne fut pas retenue c’est qu’une seconde plus théorique et plus cartésienne encore, s’appuyant sur la logique du chiffre 9, lui fut privilégiée. Elle fut présentée au roi en 1780 par le Duc de Hesselm. Elle découpait le royaume de France en un jeu de circonscriptions emboîtées partant de la pièce, un carré de 9 toises de côté égal à un journal de terre, pour aller à la région en passant par le ban, le canton, le territoire, le district, la contrée. L’histoire est désormais connue et c’est ce modèle qui remporta les suffrages lors de la Révolution. Il orienta le découpage des futurs départements, ceux que nous connaissons. Elle répondait mieux encore au souci d’effacer les particularismes régionaux et d’unifier le Pays. Il s’agissait de construire « l’homme nouveau », détaché de son passé : un Citoyen français, vierge de tout héritage.

Reste que cette idée de bassins versants n’est donc en rien nouvelle. Elle relève d’ailleurs plus de l’hydrographie que de l’hydrologie comme évoqué, simple question de définition des termes. Et dans son approche actuelle qui se présente sous des raisons écologiques, elle porte bien en elle, comme sous la Révolution, cette même volonté de casser toute émergence de particularisme sur les territoires de la République. A un moment où l’État français est confronté sur ses périphéries à une résurgence de mouvements identitaires, résultant de son centralisme exacerbé et de son incurie financière, il ne faut pas être dupe. Derrière cette approche « d’éco région » revient cette volonté de casser les forces centrifuges à l’œuvre, de recontrôler la Nation. Mélenchon, en bon héritier des principes révolutionnaires, en reprend les recettes.

Son initiative récente vise, certes, à remplacer les 14 régions françaises issues du découpage catastrophique de 2015. On peut l’admettre. Mais lorsque la députée Claire Lejeune (LFI), affinant l’idée, écrit clairement que « les fleuves, les rivières, les affluents déterminent des formes de paysages et des géologies spécifiques…mais aussi différents types d’organisation de l’activité et de l’installation humaine », on a du mal à prendre au sérieux la chose. Ce propos, d’un déterminisme éculé, ne convainc pas. Qui plus est, il est géographiquement et profondément inexact. Aucun rapport sérieux n’existe entre ces éléments cités et le projet de découpage. Il est clair que derrière cette proposition.de J.L. Mélenchon se cache bien une volonté de gommer toute différence ethnique, tout héritage culturel et humain, et une volonté claire de réunifier le pays. La géographie des professeurs a affiné l’existence des différentes régions constitutives de notre territoire national en fonction d’individualités géologiques, hydrographiques certes mais aussi climatiques, démographiques, économiques, historiques, géopolitiques, dans une complexité qu’on ne peut limiter au simple tracé des bassins versants ; ne lui en déplaise. Son approche réductrice cache mal ses intentions.

Mais est-ce le seul problème que pose cette idée « d’écorégion » ?

Un concept « d’éco région » bien problématique 

Ces mots à la mode « d’éco » et de « bio », aujourd’hui usités dans maints concepts à la mode, d’apparence nouvelle pour le néophyte, sont problématiques pour le géographe que je suis et je ne suis pas le seul à le penser et l’écrire. Le géographe Philippe Pelletier en a fait une analyse épistémologique méthodique, savante et subtile, publiée récemment1. Aussi nous faut-il aborder ces notions avec énormément de précautions même si elles sont à la mode et se diffusent largement actuellement, dans un hégémonisme culturel problématique. Revenons donc d’abord à la définition couramment usitée pour définir ce concept « d’écorégion ».

Une « écorégion » ou « région écologique » selon la définition serait considérée comme une zone géographique assez large, se distinguant par le caractère unique de sa géomorphologie, de sa géologie, de son climat, de ses sols, de sa ressource en eau, de sa faune et de sa flore. C’est avant tout une définition biologique et géologique qui, comme trop souvent en écologie, fait abstraction du fait humain. Ce concept s’appuie sur le « bio régionalisme » issu des travaux d’Alberto Magnaghi2 et les théories antispécistes de Berg et Dasmann de 1977. On y retrouve aussi le rôle de Robert Thayer (2002) qui définit la « « bio région comme un ensemble de caractéristiques particulières capables d’accueillir des communautés humaines sur le plan naturel ».

Cette lecture purement scientifique est réductrice, faisant abstraction de l’Homme, des sociétés humaines, de leurs capacités à s’adapter aux contraintes naturelles, ce que Fernand Braudel qualifiait d’œuvre du « génie humain »3. Comme toute approche écologiste, elle s’appuie sur les écosystèmes. Diffusée en Europe via le WWF (Fond mondial pour la Nature), la Commission de Coopération Environnementale d’Amérique du Nord, la DMEER, la National Ocean and Atmospheric Administration, The Nature Conservancy -2008- et l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature), elle est marquée par les évolutions de la pensée d’un monde anglosaxon (nord-américain principalement), où le déisme idolâtre d’une nature sauvage et vierge s’impose comme un mythe dictant les conduites. Les influences religieuses (protestantes et évangélistes) n’y sont donc pas absentes et ce dès les origines de l’écologie, considérant d’emblée l’Homme comme un perturbateur et l’excluant donc de toute analyse.

Nous sommes donc bien éloignés de la tradition d’analyse humaine centrée sur l’Homme que la culture européenne a longtemps développée et valorisée. Certes un homme terriblement destructeur mais qui, à l’inverse d’autres espèces animales peut sembler supérieur en raison de ses capacités nouménales lui permettant d’anticiper le résultat de ses actes. En cela il se trouve doté d‘un sens de la responsabilité. Cette lecture beaucoup plus auto-centrée peut choquer mais elle est aussi plus ouverte que la lecture écologique anglosaxonne et conçoit que seule une approche holistique, c’est-à-dire globale, permet de comprendre les phénomènes s’exprimant sur Terre, crise climatique inclue. En cela l’analyse géosystémique des géographes s’avère bien plus complexe et supérieure4. Aussi, voir des représentants politiques français, se présentant de gauche, tomber dans les arcanes d’une lecture écologique réductrice et conservatrice, est proprement sidérant. Réelle inculture. Nous ne sommes pas là pour nous donner des verges afin de nous battre ; l’enjeu de la crise climatique est ailleurs : il repose sur la capacité des hommes et des sociétés humaines à s’adapter aux nouvelles contraintes qui s’imposent désormais à eux et, bien qu’ils soient à l’origine des dérèglements naturels, à en réduire les effets par leurs choix de vie et leurs aménagements.

La réponse aux problèmes issus de la crise climatique présente ne se trouve donc pas dans un énième découpage territorial, qui plus est réduit à sa seule dimension physique. Seule une mobilisation des populations face aux contraintes nouvelles peut résoudre le problème dans cette approche holistique la plus large et la plus complexe, chère à Edgar Morin ou Jean Dresch.

La seule réponse à l’adaptation climatique se trouve dans la cohésion des sociétés

Seules des sociétés cohérentes et solidaires socialement et politiquement, ancrées dans leur territoire économique et culturel, s’avèrent aptes à résoudre ces enjeux vitaux d’adaptation aux effets de la crise climatique. A quelles échelles spatiales cela est-il possible ? A quelles conditions ? Voilà des années (depuis 2003 au moins) que je professe et écris ce qui suit.

La réponse se trouve dans le concept de « Gestion intégrée » des territoires, officialisé dans le chapitre 17 de l’Agenda 21 issu des travaux de la conférence de Rio (1992), puis reprise depuis à l’échelle de l’Union Européenne. Cette notion, peu connue du public, doit pourtant être considérée comme le seul moyen d’action apte à mettre en œuvre un développement équilibré et soutenable d’un territoire, tentant de réaliser une coviabilité entre activités, comportements et modes d’occupation humains. Cette intégration est multiple, relevant de plusieurs domaines et traduit des intérêts évidents. En quoi ?

Car elle est d’abord spatiale, prenant en compte la spécificité des divers milieux naturels d’un territoire donné. En Bretagne, l’interface particulière des espaces terrestres et maritimes, leurs interdépendances constituent un atout exceptionnel à condition de les préserver ce qui soulève les problématiques de l’eau (vitesse d’écoulement des eaux continentales, qualité de celles-ci, impact sur les eaux marines bordières). Dans une vision globale, on ne peut séparer l’écosystème de l’anthroposystème ou du socio écosystème centré sur l’homme. La réponse est seule dans le géosystème, c’est-à-dire dans l’intégration de toutes les composantes de vie, physiques et humaines (Cf : Sotchava, 19635).

Elle est également temporelle, S’appuyant sur un patrimoine et une culture riche de ses héritages. Se projetant dans l’avenir (via un projet de société) dans une logique de continuité et non de rupture, elle ne peut être qu’évolutive pour tenir compte des modifications sociales et environnementales (ex : reconquête de la qualité des eaux, de leur disponibilité, préservation du linéaire côtier…)

Elle relève d’une philosophique, la « géosophie », c’est-à-dire un usage précautionneux et plein d’humilité des ressources terrestres qui le plus souvent sont épuisables. « De la préhistoire à nos jours, les milieux naturels ont été l’objet de prélèvements sans restitution, soit parce que c’était impossible, soit parce que les hommes n’étaient pas conscients de la nécessité de les reconstituer, confiants qu’ils étaient en une nature généreuse, inépuisable au regard de leur faible nombre et de la modicité des quantités extraites. » comme l’écrivait en 1989 le géographe Philippe Pinchemel dans son ouvrage La Face de la Terre6– Cette dernière doit donc, concomitamment, aménager et préserver les ressources, le patrimoine naturel tout en pérennisant les activités économiques et les tissus sociaux dépendants directement de la spécificité des milieux .

Mais pour être conduite, elle implique une nouvelle méthode de gestion qui associe tous les acteurs d’un territoire afin d’intégrer au mieux l’action à la connaissance intime du territoire : celle des scientifiques qui observent, étudient, évaluent les évolutions ; celle des décideurs et des usagers qui y vivent, le gèrent et l’aménagent, le connaissent de manière intime.

Elle nécessite donc une nouvelle approche de la politique, impliquant un travail en commun des acteurs, des structures de pouvoir, reposant sur la concertation (une construction en commun de la décision laquelle ne doit plus être descendante), une attitude d’auto responsabilité et des procédures contractuelles. Une telle approche de gestion peut se faire sur n’importe quel territoire dès lors qu’il implique cette communauté d’intérêts, ce qui en limite la taille.

Aussi, spatialement, seuls les territoires présentant une cohérence socio-économique et culturelle sont aptes à conduire une telle gestion communautaire. Or, ce ne peut donc qu’être que des territoires de taille limitée pour conserver cette mise en synergie des forces vives d’une société et la cohérence d’action et d’intérêts : les Communes sont le premier maillon, mais ce rôle d’action incombe surtout aux Pays ou espaces équivalents, la Région devenant le chef d’orchestre des actions entre ces entités. Et seules ces cellules spatiales seront aptes à devenir de véritables « éco région ». Au-delà sur le plan spatial, la décision ne peut que devenir descendante donc grevant les mesures d’adaptation en raison de leur lenteur à réagir et de leur méconnaissance spécifique du terrain.

Tout cela constitue un vrai programme de démocratie territoriale auquel il faut aujourd’hui sensibiliser les populations et leurs représentants, seul moyen de résoudre le problème d’adaptation de nos sociétés aux bouleversements climatiques

L’inadaptation de la Bretagne à cette logique des bassins hydrographiques comme « éco régions » 

Indépendamment de cette lecture dirigiste et descendante proposée comme moyen d’adapter nos territoires à la crise climatique, cette lecture par bassin versant avoue très vite ses limites sur le terrain, dans le cas de la Bretagne particulièrement. Cela voudrait dire que nous adaptions nos évolutions aux dynamiques hydriques de ces seuls 4 grands bassins qui charpentent le territoire national, en ce qui nous concerne le bassin Loire Bretagne. Si cette vision dirigiste peut à la rigueur s’appliquer à cette échelle, elle se prive de toute cette intimité et responsabilité que seuls des territoires plus limités peuvent mobiliser pour agir. Mais surtout, la réalité spatiale perturbe cette belle lecture théorique.

Car en Bretagne, péninsule s’avançant dans l’océan, ce qui prime d’abord en matière hydrologique, c’est d’abord l’état de la mer, directement dépendant de nos actions à terre, impacté par de nombreuses pollutions et impliquant de gérer la ressource en eau , de la mer en remontant vers la source. Et retenir cette option proposée, ne résoudrait pas tout le problème. Car la Bretagne est un territoire complexe sur le plan hydrographique, n’offrant guère de réserves hydriques dans ses sols granitiques. Ici, 80% de pluies tombées rejoignent en moins de 3 jours la mer. Ici, peu de grands fleuves, hormis la Loire qui l’effleure mais impacte profondément son littoral sud. Le réseau hydrographique breton se distingue par l’existence de 4 autres systèmes bien distincts avec leurs caractéristiques propres selon les secteurs géographiques. L’essentiel de la ressource en eau provient de la zone centrale plus élevée (Monts d’Arrée et Montagne Noire) pour ensuite s’écouler à la mer dans des bassins bien différents de nature. La côte Nord-Ouest se caractérise par de petits fleuves côtiers rapides aux bassins limités qui coïncident à peu de chose près aux Pays, aux Communautés d’agglomération et aux nombreux Schémas de cohérence (SCoTs) des villes ports s’égrenant sur la côte. Ici la notion d’éco région peut prendre tout son sens, localement, mais son origine est tout autant historique que physique. Mais pour le reste du territoire, c’est moins le cas. Au Nord-Est, cette belle cohérence s’estompe, les fleuves côtiers en provenance des rebords nord du synclinorium médian s’avèrent moins nombreux, plus courts et plus lents, irriguant des bassins plus disparates et moins en adéquation avec l’organisation humaine sauf dans le cas de la Rance. Sur la côte Sud, le problème est plus complexe encore car les fleuves côtiers (Aulne, Elorn, Scorff et Ellé, Blavet) ont un parcours plus long, couvrant des bassins étendus n’offrant pas la même cohérence d’organisation humaine et surtout alimentant la plaine côtière littorale très densément peuplée (1/3 de la population bretonne y réside). Celle-ci devient alors plus complexe, couvrant plusieurs Pays. Quant au grand bassin de la Vilaine, le seul sédimentaire, il dépend pour son approvisionnement des reliefs du Mené et de ceux situés aux confins de la Mayenne. C’est le seul à posséder des réserves aquifères mais il doit supporter actuellement le poids de la métropole rennaise qui les pompe. Quant à la portion de la Loire irriguant de sud de la Bretagne, elle n’est en fait que l’estuaire d’un fleuve qui, après un long cours à travers le centre du pays s’englue dans ses sables et un lit majeur très large, s’évanouit en grand partie en arrivant en Bretagne, Son cours en aval de St Florent le Vieil n’est en fait qu’un estuaire soumis à la marée mais qui rejette les pollutions du grand bassin de la Loire. Aussi cette agence de gestion hydrographique Loire-Bretagne n’a guère de pertinence dans la gestion des eaux bretonnes, hormis sur la question des eaux maritimes bordières du littoral sud, fortement impactées par les rejets de ce fleuve.

Pour assurer leurs approvisionnements en eau les différentes communautés de Bretagne n’ont donc pas attendu la mise en place de ces agences de bassin. Très tôt (dès a fin du XIXème siècle), elles ont développé d’immenses réseaux d’interconnexion. Mais aujourd’hui ces réseaux avouent un peu leurs limites face à l’urbanisation de certains secteurs : littoral, métropoles de Rennes et Nantes. On peut toujours concevoir des solidarités entre territoires, multiplier les réseaux entre le centre ouest arrosé et ces espaces densément peuplés mais ils avouent leurs limites et les atteindront rapidement quand la partie orientale de la Région aura à supporter des précipitations inférieures à 400mm/an ce que prédisent les travaux du GIEC.

Ce sont donc bien des questions de fonds qui se trouvent posées à la société bretonne, lesquelles supposent une responsabilisation croissante des populations face à leur consommation, à la préservation et la conservation au plus près de cette ressource : ralentissement systématique de l’écoulement des eaux de pluie, lutte contre l’imperméabilisation des sols, reconstitution expresse du réseau bocager, meilleure répartition des populations sur le territoire, donc limitation des concentrations humaines et urbaines. C’est tout notre modèle actuel de développement et d’aménagement qui se trouve remis en cause. Autrefois caractérisée par son habitat dispersé, la Bretagne doit retrouver cette caractéristique culturelle qui seule permettra de résoudre en partie le problème de l’approvisionnement en eau de toutes sa population.

Ne rêvons pas de solidarités et interconnexions nouvelles qui repousseront le problème. La réponse technicienne à laquelle nous sommes habitués devient caduque. C’est tout un mode de vie qu’il nous faut repenser, quitte à concevoir de nouvelles manières d’occuper l’intégralité de notre territoire afin d’y exercer des pressions anthropiques moindres. Vaste révolution culturelle, à rebours des évolutions du dernier siècle, que les agences de bassin seules ne pourront résoudre. La question repose avant tout sur la prise de conscience de l’enjeu par nos communautés, au plus près du terrain, dans une responsabilité désormais assumée. C’est cela la géosophie, c’est cela la démocratie territoriale. Notre société ne survivra, ne conservera son identité et sa cohérence que si elle se montre capable d’un tel comportement.

Les 4 systèmes hydrologiques de la Bretagne (source (DIREN/DREAL Bretagne/OEB). La comparaison des cartes précédentes démontre que seul sur le secteur Léon Trégor il y a interférences entre bassins versants et découpages de gestion. Ailleurs, l’inadéquation est la règle.

Article publié initialement sur le site Geographes de Bretagne, par Yves Lebahy pour Géographes de Bretagne

Écorégions proposées par Jean-Luc Mélenchon : une carte de l’eau qui oublie l’histoire des territoires

Derrière l’habillage écologique, un projet qui ignore l’histoire, l’identité et l’autonomie réelle des territoires et surtout de ceux qui y habitent

Jean-Luc Mélenchon propose de remplacer les treize régions actuelles par treize « écorégions » calquées sur les bassins versants. Une idée séduisante sur le papier climatique, mais qui repose sur une lecture strictement hydrographique du territoire, indifférente aux appartenances historiques, aux revendications régionales en cours et à la question, plus fondamentale, de l’autonomie réelle des collectivités locales. En Bretagne, peuple historique dont l’identité s’est construite au fil des siècles, cette proposition suscite déjà une vive défiance.

Carte des bassins hydrographiques de France. Source : Wikimedia Commons, NordNordWest.

Ce qu’il faut retenir

  • Le projet de Jean-Luc Mélenchon remplacerait les régions actuelles par treize « écorégions » fondées sur les bassins versants.
  • Si la gestion de l’eau nécessite une coopération à l’échelle des bassins hydrographiques, plusieurs exemples européens montrent qu’elle peut s’organiser sans modifier les frontières administratives.
  • Cette approche ne tient pas compte des revendications territoriales actuelles, notamment en Alsace, en Bretagne ou en Corse, qui portent davantage sur l’identité et l’autonomie de certaines régions que sur un nouveau découpage complet de la carte de France.
  • Le véritable enjeu du débat est moins celui des frontières régionales que celui des compétences, des moyens financiers et de l’autonomie accordés aux collectivités.

Un projet lunaire, déconnecté des réalités humaines

Présentée en juin 2026 lors du meeting de lancement de campagne de Jean-Luc Mélenchon à Saint-Denis, puis détaillée début juillet lors d’une conférence de presse consacrée presque entièrement à la géographie physique, la proposition d’écorégions frappe d’abord par sa méthode : remplacer les treize régions héritées de la réforme territoriale de 2015 par treize entités organisées autour des grands bassins-versants, chargées prioritairement de la gestion de l’eau, des sols, de la biodiversité et des risques climatiques. Le candidat insoumis assume la logique : les régions actuelles seraient des vestiges d’un « ancien monde » pensé pour la compétitivité économique, quand ses écorégions incarneraient la « bifurcation écologique ». Le problème n’est pas la préoccupation hydrique elle-même, légitime après les épisodes de sécheresse et de canicule qui frappent régulièrement la Bretagne depuis plusieurs semaines, voire années. Le problème est la méthode : découper administrativement la France selon une seule variable physique, sans considérer que les régions sont d’abord des communautés humaines, façonnées par des siècles d’histoire commune, de pratiques linguistiques, d’échanges économiques et de solidarités locales.

Paul Paul Vidal de La Blache. Source : BNF Gallica

Cette approche n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, un débat vieux d’un siècle. Le géographe Paul Vidal de La Blache, père de l’école française de géographie régionale, avait justement construit sa notion de « pays » sur l’articulation entre le milieu physique et les « genres de vie » qu’il façonne — c’est-à-dire les manières dont les sociétés s’approprient et transforment leur environnement dans la durée. Vidal de La Blache lui-même mettait en garde contre le déterminisme physique pur : une région ne se réduit jamais à son relief ou à son réseau hydrographique, elle se construit par la sédimentation d’une histoire commune. Les Bretons en ont une conscience aiguë. Un projet qui plaque une grille hydrographique sur la carte administrative, sans tenir compte de cette dimension humaine, s’expose au même écueil que les cartographies naturalistes du début du XXe siècle : une élégance sur le papier, une déconnexion totale sur le terrain.

L’exemple européen : des régions politiquement stables qui coopèrent sur l’eau

L’argument le plus solide en faveur des écorégions — la nécessité d’une gestion de l’eau à l’échelle pertinente — ne suppose pourtant pas de redessiner les frontières administratives. C’est précisément la thèse défendue par le géographe Frédéric Giraut, professeur de géographie politique à l’Université de Genève, dans une tribune publiée par Le Monde qui a suscité de vives réactions chez les soutiens de La France insoumise. Giraut y oppose au projet de « biorégions » de Mélenchon le modèle des Länder allemands : des régions politiquement stables, ancrées dans une histoire et une identité propres, dotées d’une autonomie fiscale et législative réelle, qui coopèrent entre elles et avec leurs voisins pour gérer des ressources qui, par nature, ne s’arrêtent pas aux frontières administratives.

Vue générale sur le Rhin à Mittelrheintal bei Oberwesel. Source : Wikimedia Commons, Jörg Braukmann.

Le cas du Rhin est éclairant : le fleuve traverse plusieurs Länder allemands, la Suisse, la France et les Pays-Bas, et sa gestion repose depuis 1950 sur la Commission internationale pour la protection du Rhin, une structure de coopération interétatique et interrégionale totalement disjointe des limites administratives des Länder ou des cantons suisses. Aucun de ces territoires n’a eu besoin de renoncer à son identité historique pour coopérer efficacement sur l’eau. L’Espagne offre un autre exemple parlant : la gestion de l’Èbre, qui traverse plusieurs communautés autonomes (Aragon, Catalogne, Navarre, La Rioja), est confiée à une confédération hydrographique, organisme technique distinct des collectivités politiques. Le bassin et la région politique sont ainsi deux mailles différentes, chacune pertinente à son échelle, sans que l’une doive se substituer à l’autre. C’est très exactement l’architecture qui existe déjà en France avec les comités de bassin et les agences de l’eau — celui de Loire-Bretagne, qui couvre 28 % du territoire métropolitain, rassemble 190 membres (élus, usagers, représentants de l’État) pour fixer tous les six ans un schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux. La leçon européenne est donc inverse de celle de LFI : ce n’est pas la carte régionale qu’il faut plier à l’hydrographie, c’est la coopération intergouvernementale qu’il faut renforcer, en s’appuyant sur des régions politiquement cohérentes et suffisamment autonomes pour agir.

Une carte qui ignore les revendications régionales en cours

Le projet d’écorégions présente une seconde faiblesse, plus politique : il fait comme si la carte des treize régions de 2015 n’était contestée nulle part, alors que plusieurs territoires réclament activement d’en sortir. En Alsace, la mobilisation ne date pas d’hier : un sondage Ifop de 2018 indiquait que 83 % des Alsaciens souhaitaient le rétablissement d’une région de plein exercice, un chiffre confirmé par une consultation citoyenne de 2022 où 92,4 % des participants s’étaient prononcés pour une sortie du Grand Est. Cette revendication a connu une avancée concrète : le 8 avril 2026, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi transpartisane visant à faire sortir la Collectivité européenne d’Alsace de la région Grand Est et à lui conférer un statut particulier cumulant les compétences d’un département et d’une région. En Bretagne, la question de la réunification avec la Loire-Atlantique reste posée depuis la partition opérée par le régime de Vichy en 1941 : une pétition de 2018 avait recueilli 105 000 signatures à Nantes, une proposition de loi du député du Morbihan Paul Molac avait été déposée pour permettre l’organisation d’un référendum consultatif, et une vingtaine de collectivités bretonnes (dont plusieurs de Loire-Atlantique) ont adressé une demande commune au gouvernement. Parallèlement, l’ancien député et garde des Sceaux Jean-Jacques Urvoas défend depuis 2014 un projet d’Assemblée de Bretagne fusionnant la région et les départements bretons, organisée autour des pays — les bassins de vie historiques — plutôt que des découpages administratifs hérités, notamment les départments. À ces deux dossiers s’ajoutent la Corse, dont le statut d’autonomie a fait l’objet d’un projet de loi constitutionnelle en 2025-2026, ainsi que des mouvements plus anciens en Savoie, au Pays basque ou en Catalogne nord. Aucune de ces revendications ne recoupe la logique hydrographique des écorégions : la Bretagne administrative et la Loire-Atlantique appartiennent au même bassin Loire-Bretagne mais à des sous-bassins distincts, tandis que l’Alsace se rattacherait, dans une logique de bassin-versant, au grand ensemble rhénan partagé avec la Lorraine et le Grand Est qu’elle cherche justement à quitter. En ce sens, la carte de LFI ne répond à aucune des demandes de redécoupage réellement exprimées par les habitants de ces territoires ; elle leur en substitue une autre, pensée depuis Paris, sans concertation apparente avec les principaux intéressés.

Redécouper ne suffit pas : la vraie question est celle de l’autonomie

Au-delà du tracé des frontières, le débat sur les écorégions repose une question plus ancienne et plus structurante : à quoi sert un redécoupage régional si les compétences, les moyens financiers et le pouvoir de décision restent, eux, inchangés ? La réforme de 2014-2015 avait déjà illustré ce piège : la fusion de régions en méga-ensembles, comme le Grand Est ou la Nouvelle-Aquitaine, a surtout produit un éloignement des centres de décision et une hausse des frais de fonctionnement, sans gain de lisibilité pour les citoyens ni transfert de compétences nouvelles. Le débat de 2026 sur la décentralisation illustre la même impasse. Le projet de loi porté par la ministre de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation Françoise Gatel, présenté en conseil des ministres le 20 mai 2026 sous l’intitulé « État local », ne prévoit aucun nouveau transfert de compétences vers les collectivités : il consolide au contraire le rôle du préfet de département, érigé en « guichet unique » et en « chef d’orchestre » de l’ensemble des services de l’État, avec un pouvoir de dérogation aux normes élargi et sécurisé. Autrement dit, au moment même où certains réclament davantage d’autonomie territoriale, le texte gouvernemental renforce la tutelle de l’échelon préfectoral — un mouvement de recentralisation que plusieurs associations d’élus locaux, dont l’Association des maires de France, ont explicitement dénoncé.

Jean-Louis Borloo, ancien Ministère d’Etat à l’écologie. Source : Wikipedia Commons, Jacques Paquier

Face à ce constat, l’ancien ministre Jean-Louis Borloo défend une voie alternative, celle d’une « République fédérale à la française » : un État recentré sur ses missions régaliennes (sécurité, justice, diplomatie, fiscalité de solidarité), et des parlements régionaux disposant d’un pouvoir législatif et fiscal réel sur les politiques du quotidien — logement, santé, formation, aménagement. Un sondage Ifop d’août 2025 créditait cette orientation d’un soutien de 71 % des Français, avec des pics proches de 80 % en Bretagne historique et de 85 % en Alsace. Ce chiffre suggère que la demande de fond n’est pas tant un nouveau tracé des régions qu’un changement de nature du pouvoir régional : sans capacité normative et fiscale propre, tout redécoupage — qu’il soit fondé sur l’histoire, l’identité ou les bassins versants — restera cosmétique.

La différenciation, une voie plus réaliste que le grand soir cartographique

Plutôt qu’un bouleversement général de la carte, une partie des régions françaises explore une voie plus pragmatique, ouverte par l’article 72 de la Constitution : la différenciation, qui permet à des collectivités de même catégorie d’exercer des compétences ou d’appliquer des règles différentes selon leurs spécificités locales. La Bretagne (uniquement la région à 4 départements) en offre une illustration concrète dans le domaine même que revendique LFI, celui de l’eau. La région pilote depuis 2022 un Plan breton de résilience pour l’eau, co-construit avec l’État et validé en Assemblée bretonne de l’eau en mai 2023, qui organise une gouvernance adaptée à la réalité hydrographique locale : la quasi-totalité du territoire breton est couverte par des schémas d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE), un taux de couverture inhabituel en France, articulés avec le grand comité de bassin Loire-Bretagne. Cette architecture montre qu’il est possible de traiter finement les enjeux hydriques sans remettre en cause le fait régional : c’est la gouvernance et les compétences qui s’adaptent au bassin versant, non l’inverse. La demande bretonne de disposer d’une compétence renforcée et différenciée sur la politique de l’eau — dans la continuité du droit à l’expérimentation déjà mobilisé sur d’autres politiques régionales — dessine une alternative crédible au grand soir des écorégions : renforcer, territoire par territoire, la capacité d’action là où elle est légitime et attendue, plutôt que de redessiner l’ensemble de la carte de France autour d’un unique critère physique. C’est, en creux, tout l’enjeu du débat actuel sur la décentralisation : donner aux régions qui le demandent — Bretagne, Alsace, Corse — les moyens différenciés de leurs ambitions, plutôt que d’imposer à l’ensemble du pays un modèle uniforme, fût-il paré des habits de l’écologie.

Note méthodologique : le projet d’écorégions de La France insoumise reste, à la date de rédaction, une proposition de campagne en cours de précision (auditions d’experts prévues à l’été 2026, publication du programme détaillé annoncée pour l’automne 2026) et non un texte de loi. Les données chiffrées relatives aux sondages sont issues des instituts cités et peuvent évoluer.