De la carte du monde à la Bretagne : pourquoi nos projections cartographiques comptent

Ce que la nouvelle projection cartographique change dans notre regard sur le monde… et sur la Bretagne.

Le 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a voté l’adoption de la projection Equal Earth en remplacement de la Mercator, utilisée depuis près de cinq siècles sur la plupart des cartes scolaires et numériques. Portée par le Togo et l’Union africaine, cette résolution non contraignante interroge la manière dont l’Europe a longtemps façonné la représentation visuelle du monde. Elle entre aussi en résonance, à une tout autre échelle, avec des travaux cartographiques menés depuis plusieurs années en Bretagne.

Ce qu’il faut retenir

  • Une carte n’est jamais neutre : chaque projection déforme le monde d’une manière différente et influence notre perception des territoires.
  • Mercator agrandit fortement les régions proches des pôles : l’Afrique paraît notamment beaucoup plus petite qu’elle ne l’est réellement.
  • Equal Earth privilégie la fidélité des superficies : elle donne aux continents une taille relative plus conforme à leur réalité géographique, au prix de certaines déformations de forme.
  • La Bretagne aussi est concernée par ces choix cartographiques : du choix d’une projection mondiale à la représentation de la Bretagne, les cartes contribuent à construire notre regard sur les territoires.

Une résolution votée à une écrasante majorité, portée par l’Afrique

Projection Equal Earth, choisie par l’ONU, projection terrestre équivalente. Image dérivée de la composition de la NASA, dont les océans ont été éclaircis pour améliorer la lisibilité et le contraste. Source : Wikimedia.

Le vote s’est tenu le 4 septembre 2026 à New York. La résolution, intitulée « Corriger la carte », a été adoptée par 164 voix pour, une seule voix contre et six abstentions (Estonie, Géorgie, Lituanie, Moldavie, Serbie et Ukraine). Elle a été présentée par les États membres de l’Union africaine, avec le Togo en fer de lance, et co-parrainée par les Bahamas. Le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, a porté le dossier en insistant sur le rôle des cartes dans la construction des représentations collectives et sur la nécessité pour les pays africains de reprendre la main sur cet outil. Le texte encourage les États, les organisations internationales, les écoles et les entreprises technologiques à privilégier la projection Equal Earth pour les cartes du monde à usage général, sans remettre en cause l’usage de la Mercator pour la navigation maritime et aérienne, pour laquelle elle reste techniquement adaptée.

La France, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, a annoncé lors d’un discours à la Sorbonne l’abandon de la Mercator dans ses propres supports cartographiques, au nom d’une meilleure fidélité aux superficies réelles. Les États-Unis ont été le seul pays à voter contre le texte, le qualifiant de projet à motivation idéologique plutôt que scientifique ; leur position s’inscrit dans un refus plus large, exprimé ces dernières années au sein de plusieurs enceintes onusiennes, de résolutions perçues comme relevant d’un agenda identitaire ou mémoriel plutôt que d’une politique publique classique que l’on peut qualifier de conformiste voire réactionnaire.

Comprendre les projections : un vocabulaire simple pour un problème complexe

La projection de Mercator avec les indicatrices de déformation de Tissot qui permet d’appécier le degré de déformation. Sources : Wikimedia.

Une carte du monde plane est toujours une déformation, car il est mathématiquement impossible de représenter une sphère sur une surface plate sans altérer soit les surfaces, soit les angles, soit les distances. Les cartographes distinguent plusieurs familles de projections selon ce qu’elles choisissent de préserver. Les projections dites « conformes », comme la Mercator, conservent les angles et donc les formes locales, ce qui explique son utilité historique pour la navigation à la boussole : un cap tracé en ligne droite sur la carte correspond à un cap réel en mer. Mais cette fidélité a un coût, elle grossit démesurément les surfaces à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. C’est ce qui explique que le Groenland, avec environ 2,17 millions de km², paraisse presque aussi grand que l’Afrique, qui en compte environ 30,3 millions, soit près de quatorze fois plus.

À l’inverse, les projections dites « équivalentes », comme Equal Earth ou la plus ancienne projection de Peters, préservent les surfaces relatives des continents au prix de déformations de leurs formes et de leurs angles.

Entre ces deux extrêmes existent des projections dites « à compromis », comme Robinson ou Winkel Tripel, qui n’optimisent parfaitement ni les surfaces ni les angles mais cherchent un équilibre visuel jugé plus fidèle à la perception intuitive du globe. Equal Earth, mise au point en 2018 par les cartographes Bojan Šavrič, Tom Patterson et Bernhard Jenny, appartient à la famille des projections équivalentes tout en adoucissant les distorsions de forme qui affectaient les précédentes cartes de ce type.

Et la Bretagne dans tout cela ?

Le débat peut sembler lointain pour un petit pays de l’ouest européen, mais il rejoint des questions déjà travaillées en Bretagne par la cartographie militante et pédagogique. Lors de la sortie de l’Atlas de Bretagne en 2011, une carte du monde en breton en format poster y était proposé en supplément. il s’agissait d’une carte du monde en projection Robinson. Ce choix avait été réalisé de manière consciente allant dans le même sens que le vote onusien. L’idée était d’atténuer les excès de la projection Mercator sur la taille relative des continents.

Une nouvelle carte de la géographie physique du monde en langue bretonne est en préparation, comportant plus de 2 300 toponymes, et retenant cette fois la projection Winkel Tripel, un compromis reconnu pour son équilibre entre lisibilité et fidélité des surfaces, aujourd’hui utilisé par des références comme le National Geographic depuis 1995.

Sur le plan strictement géographique, le changement de projection ne modifie pas la position ni la taille apparente de la Bretagne : située aux latitudes moyennes, autour de 47 à 48 degrés nord, elle échappe aux distorsions les plus spectaculaires de la Mercator, contrairement au Groenland ou à l’Afrique australe. En revanche, la question posée par l’ONU touche à un enjeu que les cartographes connaissent bien, celui de la carte comme outil de pouvoir et de récit. Une région périphérique, qu’elle soit africaine, bretonne ou océanienne, est rarement placée au centre des projections dominantes, un choix qui n’a rien de neutre et qui structure durablement la manière dont on pense sa propre place dans le monde.

Une exigence plus large : sortir d’une vision du monde centrée sur l’Europe

Au-delà de la seule question technique, le vote de l’ONU s’inscrit dans un mouvement plus vaste de remise en cause des représentations héritées de l’histoire coloniale et impériale européenne. Des précédents existent : en 2017, le district scolaire public de Boston avait déjà choisi d’abandonner la Mercator au profit de la projection de Peters dans ses manuels de géographie, provoquant à l’époque un débat comparable à celui d’aujourd’hui.

D’autres démarches de « décentrement » cartographique se sont multipliées ces dernières décennies, qu’il s’agisse de cartes centrées sur le Pacifique plutôt que sur l’Atlantique, de la révision de noms de lieux hérités de la colonisation, ou de la restitution de savoirs géographiques autochtones dans l’enseignement. Les partisans de la réforme portée par le Togo et l’Union africaine y voient un acte de justice, estimant que des générations d’élèves, en Afrique comme ailleurs, ont grandi avec une image visuellement rétrécie du continent, avec des conséquences sur la perception de son poids démographique, économique et politique réel. Les opposants, à commencer par les États-Unis, rétorquent qu’une carte reste un outil technique et que le débat déplace sur le terrain symbolique des enjeux qui relèveraient davantage de la politique de développement. Ce débat dépasse donc largement la seule querelle de projections : il pose la question de qui, historiquement, a eu le pouvoir de dessiner le monde pour les autres, et de la manière dont ce pouvoir se partage aujourd’hui. Cela rend encore plus pertinent de dessiner le monde pour exister en Bretagne comme ailleurs.


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