Ce que la nouvelle projection cartographique change dans notre regard sur le monde… et sur la Bretagne.
Le 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a voté l’adoption de la projection Equal Earth en remplacement de la Mercator, utilisée depuis près de cinq siècles sur la plupart des cartes scolaires et numériques. Portée par le Togo et l’Union africaine, cette résolution non contraignante interroge la manière dont l’Europe a longtemps façonné la représentation visuelle du monde. Elle entre aussi en résonance, à une tout autre échelle, avec des travaux cartographiques menés depuis plusieurs années en Bretagne.
Carte du monde en breton réalisée par Mikael Bodlore-Penlaez, en supplément de l’Atlas de Bretagne / Altas Breizh utilisant une projection Robinson. Sources : Atlas de Bretagne / Atlas Breizh, Mikael Bodlore-Penlaez & Divi Kervella, Coop Breizh, 2013.
Ce qu’il faut retenir
Une carte n’est jamais neutre : chaque projection déforme le monde d’une manière différente et influence notre perception des territoires.
Mercator agrandit fortement les régions proches des pôles : l’Afrique paraît notamment beaucoup plus petite qu’elle ne l’est réellement.
Equal Earth privilégie la fidélité des superficies : elle donne aux continents une taille relative plus conforme à leur réalité géographique, au prix de certaines déformations de forme.
La Bretagne aussi est concernée par ces choix cartographiques : du choix d’une projection mondiale à la représentation de la Bretagne, les cartes contribuent à construire notre regard sur les territoires.
Une résolution votée à une écrasante majorité, portée par l’Afrique
Projection Equal Earth, choisie par l’ONU, projection terrestre équivalente. Image dérivée de la composition de la NASA, dont les océans ont été éclaircis pour améliorer la lisibilité et le contraste. Source : Wikimedia.
Le vote s’est tenu le 4 septembre 2026 à New York. La résolution, intitulée « Corriger la carte », a été adoptée par 164 voix pour, une seule voix contre et six abstentions (Estonie, Géorgie, Lituanie, Moldavie, Serbie et Ukraine). Elle a été présentée par les États membres de l’Union africaine, avec le Togo en fer de lance, et co-parrainée par les Bahamas. Le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, a porté le dossier en insistant sur le rôle des cartes dans la construction des représentations collectives et sur la nécessité pour les pays africains de reprendre la main sur cet outil. Le texte encourage les États, les organisations internationales, les écoles et les entreprises technologiques à privilégier la projection Equal Earth pour les cartes du monde à usage général, sans remettre en cause l’usage de la Mercator pour la navigation maritime et aérienne, pour laquelle elle reste techniquement adaptée.
La projection de Mercator de 1569. Sources : Wikimedia.
La France, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, a annoncé lors d’un discours à la Sorbonne l’abandon de la Mercator dans ses propres supports cartographiques, au nom d’une meilleure fidélité aux superficies réelles. Les États-Unis ont été le seul pays à voter contre le texte, le qualifiant de projet à motivation idéologique plutôt que scientifique ; leur position s’inscrit dans un refus plus large, exprimé ces dernières années au sein de plusieurs enceintes onusiennes, de résolutions perçues comme relevant d’un agenda identitaire ou mémoriel plutôt que d’une politique publique classique que l’on peut qualifier de conformiste voire réactionnaire.
Comprendre les projections : un vocabulaire simple pour un problème complexe
La projection de Mercator avec les indicatrices de déformation de Tissot qui permet d’appécier le degré de déformation. Sources : Wikimedia.
Une carte du monde plane est toujours une déformation, car il est mathématiquement impossible de représenter une sphère sur une surface plate sans altérer soit les surfaces, soit les angles, soit les distances. Les cartographes distinguent plusieurs familles de projections selon ce qu’elles choisissent de préserver. Les projections dites « conformes », comme la Mercator, conservent les angles et donc les formes locales, ce qui explique son utilité historique pour la navigation à la boussole : un cap tracé en ligne droite sur la carte correspond à un cap réel en mer. Mais cette fidélité a un coût, elle grossit démesurément les surfaces à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. C’est ce qui explique que le Groenland, avec environ 2,17 millions de km², paraisse presque aussi grand que l’Afrique, qui en compte environ 30,3 millions, soit près de quatorze fois plus.
À l’inverse, les projections dites « équivalentes », comme Equal Earth ou la plus ancienne projection de Peters, préservent les surfaces relatives des continents au prix de déformations de leurs formes et de leurs angles.
Entre ces deux extrêmes existent des projections dites « à compromis », comme Robinson ou Winkel Tripel, qui n’optimisent parfaitement ni les surfaces ni les angles mais cherchent un équilibre visuel jugé plus fidèle à la perception intuitive du globe. Equal Earth, mise au point en 2018 par les cartographes Bojan Šavrič, Tom Patterson et Bernhard Jenny, appartient à la famille des projections équivalentes tout en adoucissant les distorsions de forme qui affectaient les précédentes cartes de ce type.
Et la Bretagne dans tout cela ?
Le débat peut sembler lointain pour un petit pays de l’ouest européen, mais il rejoint des questions déjà travaillées en Bretagne par la cartographie militante et pédagogique. Lors de la sortie de l’Atlas de Bretagne en 2011, une carte du monde en breton en format poster y était proposé en supplément. il s’agissait d’une carte du monde en projection Robinson. Ce choix avait été réalisé de manière consciente allant dans le même sens que le vote onusien. L’idée était d’atténuer les excès de la projection Mercator sur la taille relative des continents.
Fond de carte en projection Winkel Tripel, retarvaillé par Mikael Bodlore-Penlaez. Sources : auteur.
Une nouvelle carte de la géographie physique du monde en langue bretonne est en préparation, comportant plus de 2 300 toponymes, et retenant cette fois la projection Winkel Tripel, un compromis reconnu pour son équilibre entre lisibilité et fidélité des surfaces, aujourd’hui utilisé par des références comme le National Geographic depuis 1995.
Sur le plan strictement géographique, le changement de projection ne modifie pas la position ni la taille apparente de la Bretagne : située aux latitudes moyennes, autour de 47 à 48 degrés nord, elle échappe aux distorsions les plus spectaculaires de la Mercator, contrairement au Groenland ou à l’Afrique australe. En revanche, la question posée par l’ONU touche à un enjeu que les cartographes connaissent bien, celui de la carte comme outil de pouvoir et de récit. Une région périphérique, qu’elle soit africaine, bretonne ou océanienne, est rarement placée au centre des projections dominantes, un choix qui n’a rien de neutre et qui structure durablement la manière dont on pense sa propre place dans le monde.
Une exigence plus large : sortir d’une vision du monde centrée sur l’Europe
Portrait de Mercator par Frans Hogenberg. Source : Wikimedia (domaine public).
Au-delà de la seule question technique, le vote de l’ONU s’inscrit dans un mouvement plus vaste de remise en cause des représentations héritées de l’histoire coloniale et impériale européenne. Des précédents existent : en 2017, le district scolaire public de Boston avait déjà choisi d’abandonner la Mercator au profit de la projection de Peters dans ses manuels de géographie, provoquant à l’époque un débat comparable à celui d’aujourd’hui.
D’autres démarches de « décentrement » cartographique se sont multipliées ces dernières décennies, qu’il s’agisse de cartes centrées sur le Pacifique plutôt que sur l’Atlantique, de la révision de noms de lieux hérités de la colonisation, ou de la restitution de savoirs géographiques autochtones dans l’enseignement. Les partisans de la réforme portée par le Togo et l’Union africaine y voient un acte de justice, estimant que des générations d’élèves, en Afrique comme ailleurs, ont grandi avec une image visuellement rétrécie du continent, avec des conséquences sur la perception de son poids démographique, économique et politique réel. Les opposants, à commencer par les États-Unis, rétorquent qu’une carte reste un outil technique et que le débat déplace sur le terrain symbolique des enjeux qui relèveraient davantage de la politique de développement. Ce débat dépasse donc largement la seule querelle de projections : il pose la question de qui, historiquement, a eu le pouvoir de dessiner le monde pour les autres, et de la manière dont ce pouvoir se partage aujourd’hui. Cela rend encore plus pertinent de dessiner le monde pour exister en Bretagne comme ailleurs.
Recréation d’une projection AuthaGraph. Image crée avec avec le programme de jkunimune15. Sources : Wikipedia.
Où se situe le centre de la Bretagne à cinq départements ? La réponse, obtenue par un calcul de géométrie, en dit plus sur nos représentations du territoire que sur la géographie elle-même.
Il y a quelques années, une question toute simple m’est venue : si l’on considère la Bretagne dans son périmètre historique, où se trouve son centre ? Pas sa capitale, pas sa plus grande ville, pas son centre économique. Son centre géométrique, au sens le plus littéral du terme. La question a de quoi faire sourire. Elle a pourtant une réponse précise, et cette réponse mérite qu’on s’y arrête.
Forges-de-Lanouée, centre de la Bretagne. Source : Mikael Bodlore-Penlaez.
Ce qu’il faut retenir
Le centre d’un territoire dépend de la manière dont on le définit. Avec la Bretagne, le centroïde tombe à Forges-de-Lanouée ; avec une autre méthode, le point central est différent. Il n’existe donc pas un « centre » unique et incontestable. Le choix du périmètre change le résultat.
Inclure ou non la Loire-Atlantique n’est pas anodin : cela modifie la géométrie du territoire et donc son centre. Plus largement, toute représentation statistique ou géographique dépend d’abord du territoire que l’on choisit de mesurer. Le hasard du calcul rejoint une géographie historique.
Les deux méthodes étudiées placent leur résultat dans le Porhoët, un ancien pays situé au cœur-est de la Bretagne et dont le nom est associé aux bois. Le calcul contemporain fait ainsi écho, de manière assez frappante, à une ancienne perception du territoire. Le centre géométrique n’est pas le centre du pouvoir : la Bretagne est polycentrique.
Le centroïde ne désigne ni le lieu où vivent le plus de Breton.ne.s, ni le centre économique ou politique. Il rappelle surtout que la Bretagne s’est construite autour de plusieurs pôles et non autour d’un centre unique.
Une question simple, une réponse dans une forêt du Morbihan
Le calcul est resté longtemps une curiosité personnelle avant de devenir la matière de cet article. Pour répondre à cette question, la simple utilisation d’un logiciel de cartographie permet d’y parvenir. Petit point méthodologique : la méthode était simple. Il suffisait de fusionner les limites des cinq départements bretons – Côtes-d’Armor, Finistère, Ille-et-Vilaine, Morbihan et Loire-Atlantique – en une seule surface, puis de demander au logiciel de calculer son centroïde. Le centroïde géométrique d’une surface est l’équivalent, en deux dimensions, du centre de gravité d’un objet plat et d’épaisseur uniforme : pour visualiser ce à quoi cela correspond, si l’on découpait la carte de la Bretagne dans une plaque de carton rigide, le centroïde serait le point exact où cette plaque tiendrait en équilibre sur la pointe d’un crayon.
Le lieu du centroïde de le Bretagne au lieu-dit Le Poteau aux Forges-de-Lanouée. Source : OpenStreetMap.
Le résultat de ce calcul donne les coordonnées 48,015433° N, 2,603666° O. Ce point ne tombe ni à Rennes, ni à Nantes, ni à Brest, ni à Lorient. On s’en doute, ces grandes villes bretonnes étant plutôt situées sur les pourtours du pays. Il se situe dans la commune des Forges-de-Lanouée (en breton Govelioù-Lannoez), dans le Morbihan, en pleine forêt de Lanouée, non loin d’un lieu-dit nommé Le Poteau et d’un autre, plus poétique, Les Fortes Pensées. Le point tombe à peu près à égale distance des deux bourgs qui composent la commune, Forges et Lanouée qui ont fusionné en 2019, près d’un modeste cours d’eau, le Crasseux. On peut voir une coïncidence amusante dans le nom du Poteau. On peut aussi n’y voir qu’un hasard de la toponymie locale, ce qui est largement plus prudent.
Forges-de-Lanouée : le centre géographique, pas le centre du pouvoir
Ce résultat appelle immédiatement une clarification, faute de quoi il serait mal interprété. Un centroïde géométrique n’est pas un centre démographique, ni un centre économique, ni un centre administratif, ni a fortiori un centre politique. Il ne mesure ni la population, ni les flux, ni les activités, ni les pouvoirs. Il mesure une seule chose : la répartition de la surface elle-même, indépendamment de ce qui s’y trouve. Une région où la population se concentre sur le littoral, comme c’est le cas de la Bretagne, aura nécessairement un centre démographique très différent de son centre géométrique, puisque ce dernier ignore totalement la présence ou l’absence d’habitants.
Carte de Cassini de la paroisse et de la forêt de Lanouée (1789). Source : Gallica, BNF.
Cette distinction n’est pas propre à la Bretagne. La France métropolitaine offre un cas d’école très instructif. Depuis le XIXe siècle, plusieurs communes du Cher et de l’Allier – Bruère-Allichamps, Vesdun, Saulzais-le-Potier, Chazemais – se disputent le titre de « centre de la France », chacune sur la base d’une méthode de calcul différente et d’une définition différente du territoire à considérer, avec ou sans la Corse. L’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) a lui-même proposé, en 1980, une méthode de calcul du centre de gravité de la surface française fondée sur un modèle ellipsoïdal, sans jamais imposer de repère officiel unique. Il n’existe donc pas, même pour un pays aussi cartographié que la France, un centre géographique incontestable. Il existe des méthodes, et chaque méthode produit son propre point.
La Bretagne connaît la même pluralité. Une seconde méthode, dite du pôle d’inaccessibilité, donne un résultat sensiblement différent de celui du centroïde. Cette méthode ne cherche pas le centre de gravité d’une surface mais son point le plus reculé : le lieu le plus éloigné de toute limite extérieure du territoire considéré. C’est la même logique que celle utilisée pour définir, à l’échelle du globe, le pôle continental d’inaccessibilité : le point d’Eurasie le plus éloigné de toute côte, situé près de la frontière sino-kazakhe, ou son équivalent océanique, le point Nemo, le lieu de l’océan Pacifique le plus éloigné de toute terre émergée. Appliquée à la Bretagne, cette méthode place son point le plus reculé à Maxent, en Ille-et-Vilaine, plus précisément près de Bovel, au lieu-dit Pen al Lan (Penn al Lann en breton), à des coordonnées de 47,962665° N, 1,994152° O.
Le résultat n’est donc pas le même que celui du centroïde, ce qui suffit à démontrer qu’il n’y a pas une définition unique et incontestable du centre d’un territoire, mais plusieurs conventions de calcul, chacune légitime dans son domaine. Point encore plus intriguant : le second point calculé qui se situe donc à Pen al Lan évoque une extrémité de la lande — penn désignant la tête, le bout ou l’extrémité, et lann la lande. Ainsi, au moment même où l’on cherche le point le plus éloigné des limites de la Bretagne, le calcul nous conduit vers un lieu dont le nom évoque lui-même une extrémité. Il ne faut évidemment pas y voir une mystérieuse prédestination géographique : ce rapprochement relève de la coïncidence toponymique.
Vesdun, dans l’Allier, l’un des centres géographique de la France revendiqué. Source : Wikimedia.
Il se trouve que ces deux points, obtenus par deux méthodes indépendantes, tombent tous deux dans une même région historique bretonne, le Porhoët (ar Pourc’hoad ou ar Porc’hoed en breton). Ce pays, qui correspond approximativement au centre-est de la Bretagne actuelle, tire son nom d’une étymologie généralement rattachée à l’idée de territoire boisé, une sorte de « pays autour des bois ». Que le centroïde géométrique d’une surface calculée par ordinateur tombe précisément dans une forêt, au cœur d’un pays dont le nom évoque le bois, relève sans doute de la coïncidence plus que de la démonstration. Elle a cependant une valeur d’illustration : en cherchant, par le calcul, le centre de la Bretagne contemporaine, on retombe sur un territoire historique qui s’est longtemps pensé comme central, loin des façades maritimes et des grandes villes qui concentrent aujourd’hui l’essentiel de l’attention.
Ce que ce point dit de la Bretagne ?
Le drapeau du Porhoët, créé en 1997 par Divi Kervella. Source : Mikael Bodlore-Penlaez.
Ce calcul n’aurait pas le même intérêt s’il portait sur la seule Bretagne administrative à quatre départements. En retirant la Loire-Atlantique du périmètre, on retire également le poids géométrique de tout le sud de l’estuaire de la Loire, et le centre de gravité de la surface se déplace mécaniquement vers le nord. Intégrer la Loire-Atlantique n’est donc pas un simple geste symbolique ou une position dans un débat institutionnel : c’est une modification concrète de la géométrie du territoire que l’on considère, avec des conséquences directes sur n’importe quel calcul mené à partir de cette surface. Le choix du périmètre précède toujours le résultat.
C’est un point qui dépasse largement le cas breton : toute statistique régionale, tout indicateur d’aménagement du territoire, toute carte de flux dépend d’abord de la définition du contour retenu, avant même de dépendre des données qu’on y projette. Des exemples équivalents existent ailleurs en Europe, dans des régions dont le périmètre historique et le périmètre administratif ne coïncident pas non plus, comme la Catalogne, dont l’aire linguistique et culturelle déborde largement les limites de la communauté autonome espagnole, ou encore l’Alsace, dont l’identité régionale continue d’être revendiquée indépendamment de son intégration administrative dans le Grand Est.
Le festival de Cornouaille 2023 aux couleurs de la Bretagne. Au premier plan le drapeau du Porhoët. Source : Mikael Bodlore-Penlaez.
Le véritable intérêt de cet exercice n’est cependant pas de désigner Forges-de-Lanouée comme un nouveau centre symbolique de la Bretagne. Ce serait mal comprendre ce que mesure un centroïde. Il rappelle plutôt une évidence qu’on oublie facilement : la Bretagne n’a jamais fonctionné comme un territoire organisé autour d’un point unique. Elle s’est historiquement construite comme un espace à plusieurs pôles, entre les villes portuaires du littoral, les villes-évêchés du Tro Breizh, les bourgs-marchés du « Kreiz Breizh« , et aujourd’hui les villes revendiquant le statut de métropoles comme Rennes, Nantes ou Brest, et enfin les villes moyennes qui structurent le maillage régional. Ce modèle que l’on appelle polycentrique, même s’il est relativement singulier, n’a rien d’exceptionnel : on le retrouve dans des régions comparables comme la Rhénanie, organisée autour de plusieurs villes de taille comparable plutôt que d’une seule métropole dominante, ou encore la Flandre, dont l’armature urbaine repose sur un réseau de villes moyennes (Anvers, Bruges, Gand, Louvain) plutôt que sur une capitale unique. Le centroïde de la Bretagne ne fait donc que rendre visible, par un artifice de calcul, ce que la géographie régionale montre déjà : chercher le centre d’un territoire, ce n’est pas trouver son point de pouvoir, c’est mesurer une surface. Et cette surface, en Bretagne comme ailleurs, n’a jamais eu besoin d’un centre unique pour exister.
Le château des Forges-de-Lanouée. Source : Ph. Saget, Wikimedia.
Pour aller plus loin
IGN – Géoportail : cartes et données géographiques officielles pour explorer les limites administratives et le relief breton.
Derrière les coupes budgétaires, deux visions de la Bretagne et de ce qui doit être préservé.
À l’occasion de la rentrée du Medef, présidents de Bretagne (administrative) et de la région fantoche des « Pays-de-la-Loire » ont débattu pour la première fois sur une même scène, sous le thème du « courage ». Le récit qu’en a fait Le Télégramme pose une question qui dépasse la seule joute politique : couper dans les subventions culturelles est-il vraiment un acte de courage, ou simplement un choix de gestion parmi d’autres ?Car en Bretagne, la culture ne se résume pas à une ligne budgétaire. Elle participe de ce qui fait notre identité, entretient une langue, transmet un patrimoine et fait vivre des pratiques collectives qui ne peuvent être réduites à leur seule rentabilité. Dès lors, la question n’est pas seulement de savoir combien coûte la culture, mais ce que nous considérons comme essentiel et ce que nous sommes prêts à perdre lorsque nous décidons de ne plus le soutenir.
Ce qu’il faut retenir
Réduire les subventions n’est pas intrinsèquement un acte de courage : c’est un choix de gestion et de priorités politiques. Les Pays-de-la-Loire et la Bretagne administrative font des arbitrages différents, aucun n’étant par nature plus courageux que l’autre.
La culture et le tissu associatif ne sont pas qu’une dépense : ils produisent du lien social, de l’activité locale et des effets économiques indirects. Se limiter au montant de la subvention revient à ignorer ces effets.
La culture est aussi une filière économique et un patrimoine collectif : elle représente des emplois et de l’activité, mais sa valeur dépasse la rentabilité immédiate, notamment pour les langues, pratiques et traditions bretonnes.
Le vrai sujet est aussi institutionnel : la compétence culturelle étant partagée entre plusieurs niveaux de collectivités, les responsabilités et financements sont dilués. Pour la Bretagne, la question de l’autonomie culturelle et des moyens propres devient donc un enjeu de fond.
Le 26 août 2026, porte d’Auteuil, la rentrée du Medef avait pour thème le courage. Loïg Chesnais-Girard, président de la Région Bretagne, et Christelle Morançais, présidente des Pays-de-la-Loire, s’y sont retrouvés pour la première fois sur une même scène. Le compte-rendu qu’en a livré Le Télégramme décrit une confrontation à l’issue de laquelle la présidente sarthoise, serait sortie en position de force, portée par sa décision de réduire fortement les subventions régionales à la culture et à la vie associative. Cette lecture mérite d’être discutée. Elle repose sur un présupposé qu’il convient d’examiner : celui qui voudrait que réduire une dépense publique soit, par nature, plus courageux que la maintenir ou l’augmenter.
Quelques pratiques musicales bretonnes, témoins des échanges entre nations celtiques. Source : Altas des mondes celtiques, Mikael Bodlore-Penlaez & Erwan Chartier-Le Floc’h, Coop Breizh.
Réduire une subvention n’est pas un acte de courage, c’est un choix de gestion
Le courage, en politique, se mesure à la capacité d’assumer une décision impopulaire au nom d’un objectif qu’on juge supérieur. Rien n’indique qu’une baisse de dépense soit intrinsèquement plus courageuse qu’une hausse. Les deux sont des choix, pas des vertus. Christelle Morançais a annoncé vouloir économiser 100 millions d’euros d’ici 2028 sur le budget régional des Pays-de-la-Loire, région pour rappel, dont un cinquième de la superficie est bretonne (Loire-Atlantique amputée de la Bretagne) avec une réduction pouvant atteindre 64 % des subventions dédiées à la commission culture, sport et associations, soit environ 21 millions d’euros de baisse sur cette ligne. Elle a justifié ce choix en expliquant qu’une subvention régionale n’avait pas vocation à financer un poste ou payer un loyer, préférant concentrer l’investissement sur les lycées, le matériel ferroviaire ou la transition écologique des transports. Il s’agit une politique assumée, où la collectivité se recentre sur l’investissement en infrastructures et réduit son rôle de financeur du fonctionnement associatif. Cette conception est débattue jusque dans son propre camp : y compris chez des soutiens de la majorité régionale, certains dénoncent une vision strictement comptable des finances publiques. À l’inverse, en Bretagne administrative, Loïg Chesnais-Girard a supprimé 85 postes au sein de sa collectivité tout en sanctuarisant les budgets culture et sport. C’est un autre choix de gestion, tout aussi assumé, qui traduit une autre hiérarchie de priorités. Aucun des deux n’est plus courageux que l’autre : chacun engage sa collectivité dans une direction politique différente, avec des conséquences différentes pour les territoires concernés.
La culture ne doit pas être l’otage de la rigueur ou du laxisme budgétaire
Christelle Morançais, Source : Wikimedia.
L’opposition binaire entre « rigueur » et « laxisme » masque une question plus utile : que produisent réellement les subventions culturelles ? Une association qui organise un festival, anime un centre socioculturel ou fait vivre une salle de spectacle ne se contente pas de consommer de l’argent public. Cette dernière crée de lien social, forme des bénévoles, structure une offre accessible dans des territoires où l’offre marchande est absente, et génère souvent une activité économique locale (hébergement, restauration, commerce) qui dépasse largement le montant de la subvention initiale. Réduire l’analyse à la seule colonne « dépense » revient à ignorer la colonne « effet ». C’est aussi oublier que la culture n’est qu’un des postes concernés par cette logique d’économies : dans les Pays-de-la-Loire, le sport a également été amputé de 74 % de ses subventions et l’égalité femme-homme de 90 % (rappelons que Christelle Morançais a soutenu La Manif pour tous en 2012), selon les chiffres avancés par les acteurs associatifs eux-mêmes. La question posée par ce type d’arbitrage dépasse donc largement la culture. Elle interroge la place que l’on accorde, plus générallement, au tissu associatif dans la fabrique du bien commun, et jusqu’où une collectivité peut se désengager du financement de fonctionnement sans fragiliser des pans entiers de la vie sociale d’un territoire et, demain, potentiellement d’autres politiques publiques comme la santé ou l’aide au développement local.
La culture pèse dans l’économie réelle, y compris en Bretagne
Orchestre Paimboeuf à la Folle Journée Nantes en Bretagne. Source : Wikimedia.
Présenter la culture comme une charge à alléger revient à ignorer son poids économique concret. Au niveau national, le secteur culturel représentait en 2022 environ 2 % de la valeur ajoutée totale de l’économie française, avec 47,1 milliards d’euros générés, notamment par l’audiovisuel et le spectacle vivant. En Bretagne, une étude de l’Agence d’urbanisme de Brest-Bretagne (Adeupa) publiée en 2023 a chiffré à 12 750 le nombre d’emplois générés par la seule filière culturelle dans l’ouest breton, l’édition arrivant en tête avec 2 225 emplois. Un rapport commandé par la Région Pays-de-la-Loire elle-même, pour évaluer l’impact de ses propres coupes, a par ailleurs confirmé que 611 millions d’euros d’aides publiques toutes origines confondues étaient versés à la culture dans la région avant les baisses, la part régionale n’en représentant qu’une fraction. Ces montants replacent le débat politique dans une réalité économique : la culture n’est pas seulement une dépense de prestige, c’est une filière qui emploie, qui structure des zones rurales comme urbaines, comme par exemple la Folle Journée de Nantes, dont la pérennité a été directement questionnée par les baisses de subventions.
La culture ne se résume pas à sa rentabilité : elle s’hérite et se transmet
Réduire la culture à sa seule utilité économique reviendrait à manquer l’essentiel. En Bretagne (Loire-Atlantique comprise) la culture, les langues dites régionales et les pratiques collectives constituent un socle identitaire qui ne se mesure pas seulement en emplois ou en chiffre d’affaires. Le breton est aujourd’hui parlé par plus de 100 000 locuteurs selon une étude sociolinguistique de la Région Bretagne réalisée en 2024, en baisse continue, avec environ 10 000 locuteurs natifs qui disparaissent chaque année. L’Unesco classe le breton parmi les langues « sérieusement en danger ». Ce patrimoine immatériel (chant, danse, musique, langue) n’est pas un produit qu’on fabrique à la demande : c’est un héritage qui se transmet et se partage collectivement, souvent bénévolement, au sein d’un réseau associatif dense. Tout n’est pas monétisable, et c’est précisément parce que certains pans de la culture ne trouvent pas de marché naturel (un fest-noz, un cours de breton, un festival de musique quelque soit son style) que l’intervention publique y a un rôle irremplaçable. La question n’est donc pas seulement « combien coûte la culture », mais aussi « que perd-on collectivement à ne plus la soutenir » ?
Carte de la langue bretonne. Source : Atlas de Bretagne, Mikael Bodlore-Penlaez & Divi Kervella.
L’autonomie régionale, un levier pour construire une vraie compétence culturelle
C’est ici que la question des subventions rejoint un débat institutionnel plus large. En France, la culture est une compétence partagée entre communes, départements, régions et État, sans hiérarchie ni chef de file désigné, ce que le Sénat a pu qualifier, dans un rapport de 2023, de système imparfait. Cette architecture, qui répartit le financement entre de multiples acteurs, explique en partie pourquoi une décision régionale peut fragiliser un secteur sans que la collectivité ne porte seule la responsabilité de son financement, et pourquoi, à l’inverse, une région ne dispose pas non plus des moyens de garantir seule la pérennité d’une politique culturelle ambitieuse. La demande d’autonomie portée par la majorité des élus de la Région Bretagne (hors RN) et aussi relayée par des associations culturelles ou le Conseil culturel de Bretagne vise précisément à sortir de cette dilution des responsabilités, en donnant à la Région des compétences et des ressources financières propres, à la hauteur de ses responsabilités en matière de langue et de culture. Les grandes fédérations bretonnes comme Kenleur et Bodadeg ar Sonerion, qui organisent bagadoù, cercles celtiques et championnats de musique et de danse, dépendent aujourd’hui largement du conventionnement pluriannuel de la Région Bretagne, elle-même dépourvue de compétence culturelle exclusive et de fiscalité propre significative. D’autres territoires européens offrent des points de comparaison utiles : la Catalogne, dotée depuis son statut d’autonomie de compétences culturelles et linguistiques propres, ou l’Écosse, où le Bòrd na Gàidhlig gère spécifiquement la politique de la langue gaélique, disposent d’outils institutionnels que la Région Bretagne n’a pas. Ce n’est pas un hasard si le Conseil culturel de Bretagne a publiquement exprimé son soutien aux acteurs culturels des Pays-de-la-Loire après l’annonce des coupes de 2024 : là est peut-être le véritable courage.
Le duo Yannick Martin – Tangi Josset lors de la soixantième Fête des brodeuses de Pont-l’Abbé en 2014. Source : Wikimedia.
Derrière quelques inscriptions hostiles retrouvées cet été dans le Finistère, un phénomène européen plus vaste et plus ancien.
Des voitures immatriculées en Île-de-France rayées ou taguées à Plobannalec-Lesconil, un mur maculé d’un « tag antitourisme » à Penmarc’h, une joggeuse insultée sur son origine : ces incidents, survenus en août 2026 en Cornouaille, ont relancé le débat sur le rejet des touristes en Bretagne. La presse nationale s’en est parfois emparée jusqu’à caricaturer les Bretons, comme intolérants voire racistes, alors que ces actes restent isolés et largement condamnés localement. Le véritable sujet est ailleurs : celui du surtourisme, de ses effets sur le logement, les infrastructures et les équilibres locaux. Mais la Bretagne dispose aussi d’une forte identité culturelle, dont le patrimoine, la gastronomie, la musique, les festoù-noz et la langue bretonne participent à l’attractivité. Comment concilier l’accueil des visiteurs avec la préservation de ce qui fait précisément l’identité et l’attractivité de la Bretagne ?
Hotspots touristiques en Bretagne, Source : Geobreizh.bzh, Mikael Bodlore-Penlaez
Ce qu’il faut retenir
Les tags anti-touristes dans le Finistère restent des actes isolés. Ils traduisent néanmoins un malaise réel lié à la pression touristique, notamment aux incivilités, au stationnement et à la saturation des infrastructures en été.
Le principal problème structurel est le logement, plus que le nombre de touristes. La forte présence de résidences secondaires et des locations saisonnières sur le littoral contribue à la hausse des prix et à la raréfaction des logements pour les habitants permanents et les actifs locaux.
La Bretagne n’est pas dans une situation comparable à Barcelone ou aux Baléares. Le tourisme est important, mais il représente environ 6 à 8 % du PIB régional et ne domine pas l’économie bretonne. Le phénomène de surtourisme est surtout localisé et saisonnier.
Le problème vient surtout de la concentration des flux. Certains secteurs littoraux connaissent des pics de fréquentation très importants en juillet-août, alors que d’autres territoires sont beaucoup moins fréquentés. La question est donc davantage celle de la répartition dans le temps et dans l’espace que celle d’un rejet général du tourisme.
Les réponses passent par la gestion des flux et du foncier. Désaisonnalisation, diversification des destinations, meilleure répartition des visiteurs, régulation des résidences secondaires et création de logements pour les actifs sont présentées comme des leviers plus pertinents que la confrontation avec les touristes.
Le surtourisme, un phénomène européen bien documenté
Le terme « surtourisme » désigne une fréquentation touristique perçue comme excessive au regard de la capacité d’accueil d’un territoire, au point de dégrader la qualité de vie des habitants et l’expérience des visiteurs eux-mêmes.
Carte de l’intensité touristique en Europe en 2024, Source : statista
Le phénomène n’a rien de breton : il structure depuis plusieurs années le débat public dans le sud de l’Europe. En 2025, la Catalogne a accueilli environ 20 millions de touristes, tandis que Barcelone, ville d’1,6 million d’habitants, en a reçu près de 26 millions à elle seule en 2024, soit environ seize fois sa population résidente. Les Baléares et les Canaries, dont la population totale avoisine 2,2 millions d’habitants, ont enregistré plus de sept fois ce nombre de visiteurs. Ces déséquilibres ont nourri, à partir de juin 2024, un cycle de manifestations coordonnées par le réseau Southern Europe Network Against Touristification (SET), touchant Barcelone, Palma de Majorque, Venise, Gênes, Lisbonne, Naples, Milan ou encore Athènes et Amsterdam. Les slogans, les pistolets à eau symboliques et les autocollants « Tourism kills the city » ont largement circulé dans la presse internationale à cette occasion.
En Corse, un ressentiment identitaire plus ancien s’exprime également face à la pression foncière liée aux résidences secondaires, dans un contexte où les revendications autonomistes préexistent au tourisme. La comparaison avec la Bretagne doit toutefois rester mesurée : aucun de ces territoires n’affiche des ratios de fréquentation comparables à ceux de Barcelone ou des Baléares, ce qui invite à replacer les incidents finistériens à leur juste échelle.
L’expression d’un ras-le-bol localisé, mais réel
Le rejet de certains touristes, en Bretagne comme ailleurs, s’exprime rarement par des actes violents : il se traduit d’abord par des tensions du quotidien. Les élus locaux pointent des incivilités routières ainsi que des difficultés de stationnement que les infrastructures communales peinent à absorber en pleine saison. À Plobannalec-Lesconil, la population passe de 3 700 à environ 10 000 habitants l’été ; c’est la cas de très nombreuses communes du Pays bigouden (Penmarc’h, Loctudy). Plus à l’est, à Arzon ou Pénéstin la population passe de 2 000 à 40 000 personnes l’été, soit vingt fois plus que l’hivers. Dans le Presqu’île de Rhuys, c’est cinq fois plus. Les maires reconnaissent souvent que les infrastructures ne font pas le poids face à cet afflux saisonnier.
À cette pression logistique s’ajoute le sentiment d’une attitude parfois hautaine chez une minorité de visiteurs aisés, dont les comportements peuvent sembler en décalage avec les codes sociaux locaux. Les habitudes et les rapports à l’espace public ne sont pas nécessairement les mêmes selon les milieux et les territoires. Entre certains quartiers aisés de la région parisienne et les sociabilités traditionnellement observées en Bretagne, les codes de convivialité peuvent notamment différer : saluer, attendre son tour, respecter une file d’attente ou prendre en compte les usages locaux sont des comportements ordinaires et fortement valorisés en Bretagne. Leur non-respect peut être vécu localement comme un manque de considération.
Graffiti politique « Réfugiés bienvenus, touristes rentrez chez vous » dans la vieille ville de Réthymnon, en Crète, Grèce, Source : Wikimeida
Ce ressenti, difficile à quantifier, est structurellement proche de ce que décrivent les études sur le surtourisme méditerranéen : ce n’est pas le nombre de touristes en tant que tel qui cristallise la tension, mais la concentration géographique et temporelle des flux, combinée à un sentiment de dépossession de l’espace public. Les propos tenus par les habitants interrogés dans la presse début août 2026 sont d’ailleurs nuancés : un riverain de Plobannalec-Lesconil reconnaît « un problème de surtourisme », tout en jugeant que cela ne justifie « pas une raison pour dégrader des voitures ». Cette distinction entre malaise légitime et passage à l’acte condamnable est au cœur du sujet.
Gentrification, résidences secondaires et tension sur le marché du logement
Le phénomène le plus structurant, à la différence des incidents ponctuels, touche le marché immobilier littoral, et il se lit clairement à l’échelle des cinq départements. Sur la Bretagne administrative, les résidences secondaires représentent 12 % du parc de logements (233 600 unités), contre 9 % en moyenne nationale, plaçant la région au quatrième rang français sur ce critère, derrière la Corse, la Provence-Alpes-Côte d’Azur et l’Occitanie ; cette proportion grimpe à 16 % dans le Morbihan et 14 % dans les Côtes-d’Armor. En Loire-Atlantique, la proportion est légèrement inférieure en moyenne départementale, 10,2 % en 2022 (81 342 résidences secondaires et logements occasionnels), mais elle masque une concentration extrême sur le littoral : à Pornic comme à La Baule, une résidence sur deux est aujourd’hui une résidence secondaire.
Ce constat mérite d’être nuancé sur l’origine des propriétaires : selon l’Insee, 43 % des détenteurs de résidences secondaires en Bretagne administrative sont eux-mêmes bretons ; les Franciliens en détiennent environ 30 %, une part significative mais minoritaire. D’ailleurs, pour beaucoup d’entre eux, il s’agit également de retour aux sources. Il s’agit donc moins d’une « colonisation » extérieure que d’une dynamique où se mêlent héritage familial, investissement des classes moyennes et aisées, et achats de non-résidents. Sans compter les achats britanniques, allemands ou belges.
La conséquence reste toutefois similaire à celle observée à Barcelone ou en Corse : une raréfaction et un renchérissement du foncier disponible pour les résidents permanents. Sur certaines îles comme Bréhat, où 71 % des logements sont des résidences secondaires contre seulement 20 % de résidences principales, des salariés saisonniers et des commerçants peinent à se loger sur place faute d’offre abordable. Ce mécanisme produit une forme de ségrégation spatiale : les populations aux revenus modestes ou moyens, souvent nécessaires au fonctionnement quotidien de ces territoires (commerce, service public, artisanat), se trouvent progressivement repoussées vers l’arrière-pays, tandis que le littoral se réserve à des ménages aux revenus nettement supérieurs à la moyenne locale. Selon l’Insee, 22 % des propriétaires de résidences secondaires bretonnes disposent d’un revenu annuel supérieur à 80 000 euros, une part qui augmente encore sur le littoral. Des communes comme Dinard, La Baule, Pornic ou certaines communes du sud du Morbihan illustrent cette gentrification progressive, où le tissu social se resserre autour d’une population plus âgée et plus aisée que la moyenne régionale.
Comment mesurer le poids réel du tourisme en Bretagne ?
Avant de juger de l’ampleur du phénomène, encore faut-il le quantifier correctement, à l’échelle de la Bretagne historique. La population résidente s’y élève à environ 4,9 millions d’habitants. Côté fréquentation, elle comptabilise environ 143 millions de nuitées à l’échelle des cinq départements. Ce volume place la Bretagne parmi les tout premiers bassins touristiques français en valeur absolue, loin devant nombre de régions littorales européennes en proportion de sa population : le ratio nuitées/habitant y demeure évidemment très inférieur à celui de la Catalogne ou des Baléares. Les deux tiers des nuitées de la région administrative se concentrent dans le Finistère et le Morbihan, tandis qu’en Loire-Atlantique, la métropole nantaise et le littoral (Pénestin, La Turballe, Le Croisic, La Baule, Pornic…) cumulent les trois quarts des séjours.
Cette focalisation géographique explique pourquoi les tensions se cristallisent sur certains territoires précis : le Finistère sud, le golfe du Morbihan, la Côte d’Amour ; plutôt que sur l’ensemble de l’espace breton. Les indicateurs de fréquentation utilisés par les professionnels du secteur, notamment les données « Flux Vision » issues des réseaux mobiles de l’opérateur Orange, permettent un suivi fin, quasiment en temps réel, de la présence touristique par bassin de vie, aussi bien du côté de Tourisme Bretagne que de Loire-Atlantique développement. Cette approche différenciée est essentielle : le surtourisme n’est pas un phénomène régional homogène, mais une concentration localisée sur certains sites emblématiques et certaines périodes de l’année, entre mai et septembre pour l’essentiel.
Une économie qui n’est pas dominée par le tourisme
L’argument selon lequel « les Bretons voudraient faire fuir les touristes qui les font pourtant vivre » mérite d’être objectivé à l’échelle des cinq départements. La Bretagne historique génère environ 12,3 milliards d’euros de retombées touristiques annuelles pour un PIB estimé à un peu plus de 198 milliards d’euros (cette donnée est un ordre de grandeur, le PIB de la Loire-Atlantique n’étant disponible que pour l’année 2019). Le tourisme pèserait ainsi environ 6,2 % du PIB de la Bretagne historique. La région Bretagne se place au quatrième rang des régions françaises pour la part de l’emploi touristique, loin derrière la Corse où ce secteur pèse 17 % de l’emploi total, et derrière Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Part de l’emploi touristique en Bretagne (à l’échelle des destinations touristiques de la région Bretagne hors est de la Loire-Atlantique), Source : Insee Analyse Bretagne, Près de 81 000 emplois liés au tourisme en Bretagne, 2019
Le tourisme n’est donc pas la première économie bretonne : l’agroalimentaire, l’industrie navale et aéronautique, la construction navale et de défense, le numérique, l’agriculture ou les services concentrent une part bien supérieure de la richesse du territoire. Réduire l’économie bretonne au tourisme revient à ignorer cette diversification, qui distingue précisément la Bretagne de territoires comme les Baléares ou certaines îles grecques, où le secteur peut représenter plus de 40 % du PIB local et où la moindre contestation touristique fait courir un risque économique existentiel. En Bretagne, la question n’est donc pas de « faire fuir » une activité vitale, mais de mieux répartir dans l’espace et dans le temps une fréquentation par ailleurs bénéfique, sans que cette répartition ne prenne la forme d’actes hostiles envers une catégorie de visiteurs.
Des initiatives pour concilier accueil touristique et qualité de vie
Plusieurs dispositifs existent déjà pour limiter les tensions, sans opposer frontalement habitants et visiteurs. Sur l’île de Bréhat, dont la fréquentation atteint environ 400 000 visiteurs par an pour une population permanente très restreinte, la commune a mis en place, l’été, une régulation horaire des flux d’excursionnistes, combinée à une nouvelle signalétique destinée à répartir les visiteurs sur davantage de sites plutôt que de concentrer la pression sur quelques points d’attraction. Le schéma d’accueil et de diffusion de l’information, élaboré avec l’Office de tourisme de Guingamp-Baie de Paimpol, illustre cette approche par la gestion plutôt que par la restriction pure. En Loire-Atlantique, un travail comparable de désaisonnalisation est opéré, en valorisant les ailes de saison : le tourisme s’y répartit déjà plus équilibrement entre les saisons qu’ailleurs, avec 33 % des nuitées en été contre 20 % en hiver. De même, en développant l’itinérance douce, à travers des véloroutes comme La Régalante ou La Vélidéale inaugurées en 2024, les flux se dispersent plus dans l’espace plutôt que de les concentrer sur les seules stations balnéaires. Tourisme Bretagne promeut pour sa part la même logique de désaisonnalisation, en valorisant des sites moins connus pour désengorger les pointes de fréquentation.
Des chartes comme la charte éthique du voyageur, portée par le réseau associatif régional, sensibilisent de longue date les visiteurs aux usages locaux, dans un esprit comparable aux campagnes de sensibilisation testées à Amsterdam ou à Venise, où les autorités municipales diffusent des messages ciblés à destination des touristes avant même leur arrivée. Ces dispositifs, encore modestes à l’échelle de la fréquentation totale, dessinent une alternative à la fois plus efficace et plus conforme à l’image d’hospitalité que la Bretagne cherche à préserver, que les actes de dégradation qui ont défrayé la chronique cet été.
Quelles formes de tourisme pour limiter les conflits futurs ?
La comparaison européenne offre des pistes concrètes, transposables aux cinq départements bretons. Barcelone a choisi l’interdiction totale des locations touristiques de courte durée de type Airbnb à l’horizon 2028, une mesure radicale destinée à restituer du parc locatif aux résidents permanents. Plusieurs communes littorales bretonnes disposent déjà d’un levier plus modéré : la majoration de la taxe d’habitation sur les résidences secondaires. Ce dispositif, qui peut être mis en œuvre dans les communes répondant aux critères prévus par la réglementation, permet d’augmenter la fiscalité pesant sur les logements occupés ponctuellement et, indirectement, de limiter l’intérêt de conserver certains biens uniquement comme résidences secondaires. Plusieurs communes côtières ont ainsi choisi d’utiliser cette possibilité afin de répondre aux tensions croissantes sur le marché du logement, en particulier dans les secteurs où la part des résidences secondaires est élevée.
La régulation des meublés touristiques constitue un autre levier désormais à la disposition des communes littorales. La loi du 19 novembre 2024 a sensiblement renforcé les possibilités d’intervention des collectivités face au développement des locations de courte durée. Une commune peut notamment soumettre la transformation de logements en meublés touristiques à une autorisation préalable de changement d’usage et, surtout, fixer des quotas d’autorisations, éventuellement différenciés selon les secteurs du territoire. Elle peut également réduire à 90 jours par an la durée maximale de location d’une résidence principale.
La désaisonnalisation, déjà engagée, reste sans doute le levier le plus consensuel : un tourisme mieux réparti sur l’année réduit mécaniquement la pression de pointe estivale, sans imposer de limitation autoritaire de la fréquentation. La diversification de l’offre, vers un tourisme de nature, de savoir-faire, patrimonial ou fluvial (l’estuaire de la Loire et Nantes en particulier) moins concentré sur les stations balnéaires les plus connues, permet également de répartir les flux dans l’espace. Enfin, l’encadrement du foncier, par le biais du zonage, des droits de préemption communaux ou des dispositifs de logement dédié aux actifs comme à Bréhat, agit directement sur la cause structurelle du ressentiment : la difficulté, pour les habitants permanents, à se loger sur leur propre territoire, qu’il s’agisse du Finistère, du Morbihan ou du littoral de Loire-Atlantique. Aucune de ces solutions n’est simple à mettre en œuvre politiquement, mais toutes ciblent la racine du problème, la pression foncière et la saisonnalité, plutôt que les touristes eux-mêmes, qui d’ailleurs sont souvent des Bretons eux-mêmes et qui demeurent quelle que soit leur origine, des visiteurs bienvenus sur l’ensemble du territoire breton.
Le Bois-Plage-en-Ré, comme en Bretagne, le symptôme des volets clos sur de nombreuses communes littorales, Source : Wipimedia
Southern Europe Network Against Touristification (SET) — réseau associatif documentant les mobilisations sud-européennes contre la « touristification »
Du précédent corse aux tribunes bretonnes, un débat institutionnel qui redessine la carte du pouvoir.
Le 23 juin 2026, l’Assemblée nationale a ouvert une brèche inédite dans l’histoire centralisatrice de la France en votant un statut d’autonomie pour la Corse. À peine trois semaines plus tard, deux élus régionaux bretons en appelaient au fédéralisme pour la Bretagne, tandis qu’un ancien député répondait par le scepticisme. Entre ces prises de position, une question de fond se dessine : à quoi ressemblerait une France fédérale, et quelle place y tiendrait la Bretagne ?
Carte des principales revendications autonomistes. Source : Mikael Bodlore-Penlaez, La France charcutée, Coop Breizh, 2014.
Ce qu’il faut retenir
Le vote sur l’autonomie corse du 23 juin 2026 ouvre une brèche historique : pour la première fois, un territoire métropolitain pourrait disposer d’un pouvoir normatif propre, même si le processus doit encore passer par le Sénat, le Congrès et une loi organique.
La Bretagne s’appuie sur ce précédent pour relancer sa propre revendication d’autonomie : des élus régionaux rappellent le vœu adopté en 2022 en faveur d’une Bretagne réunifiée à cinq départements dotée de compétences législatives, réglementaires et fiscales.
Le débat dépasse désormais les mouvements régionalistes : l’idée d’une France fédérale gagne en visibilité, notamment avec Jean-Louis Borloo, tandis que les exemples allemand, espagnol, italien et britannique montrent que des formes d’autonomie régionale existent déjà chez les voisins européens.
Le principal enjeu est une transformation du modèle territorial français : clarification des compétences au profit des régions, recentrage de l’État sur ses fonctions régaliennes et éventuelle remise en cause du découpage régional de 2015, notamment pour retrouver des territoires historiques comme la Bretagne à cinq départements.
Un vote qui rouvre un débat vieux de deux siècles
Le 23 juin 2026, les députés ont adopté, par 271 voix contre 202 et 64 abstentions, le projet de loi constitutionnelle « pour une Corse autonome au sein de la République ». Ce texte, issu du processus de Beauvau engagé après les émeutes consécutives à la mort d’Yvan Colonna en 2022, doit encore franchir plusieurs étapes avant d’entrer en vigueur : un vote du Sénat dans des termes identiques, puis une réunion du Congrès à Versailles, et enfin une loi organique précisant le contenu concret de l’autonomie. Le chemin est donc long et son issue incertaine, d’autant que l’élection présidentielle de 2027 approche. Il n’empêche : pour la première fois depuis la Convention nationale de 1792, un texte adopté par l’Assemblée envisage qu’un territoire de la France métropolitaine dispose d’un pouvoir normatif propre.
Aziliz Gouez, Conseillère régionale de Bretagne. Source : Région Bretagne.
Pour limiter la portée du précédent, le gouvernement a fait adopter un amendement justifiant ce statut par les « caractéristiques d’île méditerranéenne » de la Corse et sa « communauté insulaire » — une formulation qui vise explicitement à empêcher que d’autres régions ne s’en prévalent. C’est précisément ce verrou que contestent, dans une tribune publiée le 10 juillet 2026 dans Le Télégramme, les conseillers régionaux Aziliz Gouez (Ensemble sur nos territoires) et Christian Guyonvarc’h (UDB). Pour eux, si l’insularité justifie des adaptations pratiques, l’autonomie corse repose avant tout sur l’existence d’un peuple doté d’une identité culturelle propre et sur la légitimité de son assemblée élue à la réclamer — deux critères que la Bretagne remplit tout autant, rappellent-ils, en citant le vœu voté le 8 avril 2022 par le Conseil régional de Bretagne en faveur d’une autonomie législative, réglementaire, fiscale et financière pour une Bretagne réunifiée à cinq départements. Ce vœu, porté par les groupes Breizh a-gleiz (UDB – Ensemble sur nos territoires) et les écologistes, avait recueilli l’assentiment de la quasi-totalité des groupes politiques, du PS à LR, seul le Rassemblement national votant contre au nom d’une « égalité des droits » entendue comme uniformité.
En réponse, l’ancien député du Finistère et conseiller de François Hollande, Bernard Poignant a publié le 10 août 2026 une tribune intitulée « L’art des projets impossibles ». Il y retrace sa chronologie de l’histoire des revendications régionalistes françaises — statuts particuliers, langues régionales, co-officialité — pour souligner qu’elles ont rarement abouti, faute de pouvoir réviser la Constitution. Il juge très improbable une transformation fédérale complète de la France, qui concernerait treize régions métropolitaines et les outre-mer, et estime qu’elle ne pourrait se faire que par un référendum, porté le cas échéant par un candidat à la présidentielle de 2027. L’asymétrie entre les deux textes est nette : là où A. Gouez et Ch. Guyonvarc’h s’appuient sur un précédent concret — le vœu du Conseil régional de 2022 — et appellent à une mobilisation immédiate, la tribune de B. Poignant ne propose aucune méthode alternative ; elle se limite à rappeler les échecs passés des projets régionalistes avortés du fait de verrous du système centralisé français. Les deux lectures partagent pourtant un même diagnostic — celui d’un État central à bout de souffle — ce qui rend d’autant plus visible leur désaccord sur l’urgence à agir : d’un côté, une revendication qui cherche à transformer le rapport de force dès maintenant ; de l’autre, un constat d’impossibilité qui, de fait, reconduit le statu quo institutionnel.
Le fédéralisme sort des cercles militants
Ce débat n’est plus l’apanage des seuls mouvements régionalistes. Depuis son essai L’Alarme, publié en 2022, l’ancien ministre Jean-Louis Borloo multiplie les prises de position en faveur d’une « République fédérale à la française », dénonçant un pays « atteint de polyarthrite bureaucratique » et un « millefeuille territorial » devenu ingérable. En octobre 2025, devant la Convention des intercommunalités de France, puis en avril 2026 au Sénat lors d’une journée consacrée aux fusions de régions, il a appelé les présidents de région à se saisir eux-mêmes de la question institutionnelle plutôt que d’attendre 2027.
Quatre scénarios pour un choc institutionnel en France. Source : Mikael Bodlore-Penlaez.
Un sondage IFOP publié fin août 2025 indiquait que 71 % des Français se disaient favorables à une France fédérale renforçant le pouvoir des régions, un chiffre qui grimpait à près de 80 % en Bretagne historique et à plus de 85 % en Alsace — deux territoires où l’identité régionale reste vivace. Ce basculement de l’opinion coïncide avec un constat partagé par une partie des politologues spécialistes des territoires : le précédent corse, aussi encadré soit-il juridiquement, pourrait fonctionner comme une porte d’entrée vers un fédéralisme à la française, y compris si le gouvernement s’efforce d’en limiter la portée symbolique.
Ce que font déjà les régions fédérées ou autonomes en Europe
Carte des régions européennes avant la réforme territoriale de 2014. Source : Mikael Bodlore-Penlaez, La France charcutée, Coop Breizh, 2014.
Pour mesurer l’écart entre la France et ses voisins, la comparaison européenne est utile. En Allemagne, les seize Länder ne sont pas des collectivités territoriales au sens français : chacun dispose d’une constitution propre, d’un Landtag qui vote des lois dans ses domaines de compétence — éducation, police, culture, aménagement — et d’un gouvernement dirigé par un ministre-président. La Bavière ou la Rhénanie-du-Nord-Westphalie gèrent ainsi des compétences et des budgets sans commune mesure avec ceux d’une région française, même si leur autonomie fiscale reste en réalité limitée par le mécanisme de péréquation, le Länderfinanzausgleich.
En Espagne, les dix-sept communautés autonomes disposent de statuts variables : la Catalogne, le Pays basque et la Galice bénéficient de compétences élargies en matière d’éducation, de santé, de police (Mossos d’Esquadra en Catalogne, Ertzaintza au Pays basque) et, pour le Pays basque et la Navarre, d’un régime fiscal propre appelé concierto económico, qui leur permet de lever et de gérer directement l’essentiel de l’impôt avant reversement à l’État central.
Les régions italiennes à statut spécial — Sicile, Sardaigne, Val d’Aoste, Trentin-Haut-Adige, Frioul-Vénétie julienne — jouissent depuis l’après-guerre de prérogatives législatives et fiscales renforcées, justifiées par leur insularité, leur bilinguisme ou leur histoire propre.
Au Royaume-Uni, la dévolution a doté l’Écosse et le Pays de Galles d’un Parlement et d’un gouvernement propres depuis 1999, avec un pouvoir législatif dans de nombreux domaines ; l’Irlande du Nord dispose d’un exécutif partagé. Un mouvement plus modeste mais significatif touche aussi la Cornouailles britannique : après un premier accord de dévolution en 2015 puis un « Level 2 Deal » signé en décembre 2023, qui transfère notamment la formation des adultes et une partie de la politique énergétique, le conseil de Cornouailles a voté en juillet 2025 une motion réclamant sa reconnaissance comme « cinquième nation » du Royaume-Uni, aux côtés de l’Angleterre, de l’Écosse, du Pays de Galles et de l’Irlande du Nord — signe que même dans un pays déjà largement décentralisé, les revendications culturelles et territoriales continuent de progresser.
Le mille-feuille français, un système à bout de souffle
Face à ces modèles, l’organisation territoriale française apparaît comme un empilement de structures aux compétences enchevêtrées : communes, intercommunalités (EPCI), départements, régions et État se partagent souvent la même politique publique sans hiérarchie claire entre eux, ce qui nourrit incompréhension de la part des citoyens, lourdeurs administratives, doublons budgétaires et dilution des responsabilités.
Plusieurs rapports sénatoriaux ont souligné que les régions françaises restent, avec les communautés autonomes espagnoles, parmi les collectivités les moins autonomes fiscalement d’Europe, très loin derrière les Länder ou les cantons suisses. L’idée défendue par les partisans du fédéralisme consiste à faire de la région l’échelon « chef de file » des politiques du quotidien — logement, transports, santé, environnement, éducation, culture — en lien avec les intercommunalités et les communes, pendant que l’État se recentrerait sur ses missions régaliennes : sécurité intérieure et extérieure, justice, défense, diplomatie, monnaie, grands équipements structurants et péréquation entre territoires. Ce schéma, qui rapproche la France du fédéralisme allemand ou suisse, suppose une clarification radicale des compétences plutôt qu’un simple ajout d’un nouvel échelon, comme cela a pu être le cas lors de précédentes réformes territoriales.
Une géographie de l’autonomie à plusieurs vitesses
Au-delà de la Corse et de la Bretagne, plusieurs territoires métropolitains nourrissent des revendications comparables, à des degrés d’intensité différents. L’Alsace, réunie en une Collectivité européenne d’Alsace depuis 2021 après la disparition de son ancienne région dans le cadre de la fusion Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, continue de réclamer un statut renforcé, dans la continuité d’une identité régionale que soulignait déjà en 2022 le député LR Marc Le Fur en évoquant le droit local alsacien-mosellan hérité de la période allemande.
Le Pays basque nord dispose depuis 2017 d’une collectivité à statut particulier, sans toutefois disposer d’un pouvoir législatif propre, tandis que les revendications d’un rattachement à la Catalogne espagnole restent marginales côté français, malgré la vitalité de la culture catalane dans les Pyrénées-Orientales. Sur ce terrain, le Rassemblement national se positionne en défenseur constant d’une conception unitaire et centralisée de la nation : ses cent vingt députés ont voté en bloc contre l’autonomie corse le 23 juin 2026, comme son unique élu s’était opposé, seul contre tous les autres groupes, au vœu du Conseil régional de Bretagne en avril 2022. Cette ligne, cohérente avec l’aile souverainiste du parti au niveau européen, tranche avec des dynamiques plus discrètes mais réelles dans d’autres régions volontaires pour davantage de compétences différenciées, sans nécessairement revendiquer l’autonomie au sens plein : la Normandie, réunifiée par fusion volontaire en 2016, la Bourgogne-Franche-Comté ou l’Occitanie et la Nouvelle-Aquitaine, régions XXL nées de la réforme de 2015, explorent des marges de manœuvre accrues en matière de formation professionnelle, de transports ou de politique agricole, sans pour autant porter un projet institutionnel aussi structuré que celui de la Bretagne ou de la Corse.
Le découpage de 2015, un obstacle plus qu’une solution
La réforme territoriale portée par François Hollande en 2015, qui a fait passer le nombre de régions métropolitaines de vingt-deux à treize par fusions souvent décidées depuis Paris sans réelle cohérence historique ou culturelle, est aujourd’hui critiquée jusque dans les rangs mêmes de ses partisans initiaux. Des régions comme la Nouvelle-Aquitaine ou le Grand Est ont ainsi été bâties sur des critères de taille et de poids économique plutôt que sur une géographie humaine partagée, ce qui fragilise leur légitimité identitaire et complique la construction d’un sentiment d’appartenance régional — condition pourtant jugée essentielle par les défenseurs du fédéralisme pour qu’une autonomie renforcée ait un sens démocratique.
Les 13 régions issues de la réforme territoriale de 2014, révisées en tenant compte des revendications territoriales et culturelles. Source : Mikael Bodlore-Penlaez.
À l’inverse, la Bretagne (incluant Nantes), la Corse ou l’Alsace bénéficient de limites historiques et culturelles largement reconnues par leurs habitants, ce qui explique en partie pourquoi ce sont ces territoires qui portent aujourd’hui les revendications les plus abouties. Pour les partisans d’une France fédérale, une refonte de la carte régionale fondée sur les régions historiques — la piste défendue par Jean-Louis Borloo à travers son « Tour de France des provinces » lancé en 2026 — constituerait un préalable plus solide qu’un simple ajustement des compétences à cartographie inchangée.
Perspectives
Le vote corse du 23 juin 2026 n’a rien réglé : il a ouvert un chantier constitutionnel dont l’issue dépendra du Sénat, du Congrès, puis d’une loi organique encore à écrire, dans un contexte politique national marqué par l’approche de l’élection présidentielle de 2027. Mais il a changé la nature du débat régionaliste français, en donnant un point d’appui concret aux revendications bretonnes, alsaciennes ou basques, tout en suscitant, comme le montre la tribune de Bernard Poignant, une résistance du côté de ceux qui doutent qu’une transformation fédérale globale soit réaliste à court terme. Entre les deux, la comparaison européenne suggère qu’un fédéralisme « à la française », loin d’être une utopie, existe déjà sous des formes variées chez tous les grands voisins de la France — à des degrés d’autonomie fiscale et législative que Paris n’a encore accordés à aucun territoire métropolitain.
Assemblée nationale, proposition de loi relative à la consultation des électeurs de Loire-Atlantique sur la réunification bretonne (dossier n° l16b1163)
Association des Régions de France (ARF/Régions de France) — publications sur les compétences et budgets comparés des régions françaises
L’annonce faite le 7 Juin 2026 par le leader de La France Insoumise, Jean Luc Mélenchon, de réorganiser la France en grandes « éco régions » fondées sur les 4 grands bassins fluviaux, subdivisées en 24 sous-bassins, agite l’opinion. Il en ferait un axe majeur de réorganisation du territoire national et de son aménagement.
Cette vision « d’éco région », d’apparence nouvelle, pourtant interpelle et mérite une analyse approfondie tant en matière de définition, d’origine que d’attentes en termes politiques. Car, avec la crise climatique que nous vivons, le terme peut paraitre dans l’air du temps, un peu racoleur même, et interpelle le citoyen. Pour ce dernier, la mutation environnementale devient enfin une évidence après 40 années d’impréparation et de communications minimisées. Les températures s’emballent, la ressource en eau se raréfie, le niveau de la mer monte et tout cela plus vite que prévu si l’on en reste aux communications gouvernementales et même aux prédictions contenues du GIEC. Bref pour le commun des mortels, la question écologique est désormais entrée dans ses raisonnements, le mot est porteur …et pourquoi ne pas envisager le futur en prenant en compte cette évidence environnementale afin de gérer notre avenir. Aussi la proposition de réorganiser le territoire national en régions fondées sur cette donnée naturelle élémentaire peut d’emblée paraitre une évidence.
La proposition de régions hydrographiques, une idée ancienne
Sauf que cette approche n’est pas nouvelle et rappelle de très vieux débats. En effet, sous l’Ancien Régime, la volonté royale de réformer l’organisation administrative de la France pour la simplifier et unifier les provinces, pensait déjà organiser le territoire d’une manière plus rationnelle, plus cartésienne afin d’effacer l’ancien monde, lourd de maints héritages. Dans le débat sur cette réorganisation, deux options furent envisagées dans la seconde moitié du XVIIIème siècle.
La première proposition, émanant des travaux de Philippe Buache (1700-1773), géographe officiel du roi Louis XV, à l’origine du concept de « bassin versant » d’un fleuve, parut dans un premier temps l’emporter. Les savants de l’époque s’en emparèrent, découpant la planète, traçant partout sur le globe les lignes de partage des eaux. Buache voyait dans ce découpage le « squelette qui charpentait le monde ». Cette idée scientifique nouvelle eut un succès tel que les géographes en firent une réflexion essentielle du découpage régional. A une époque où tracer des frontières devenait une obsession politique visant à affirmer le pouvoir des rois, tracer des lignes de séparations nettes pour remplacer des marches, trop souvent ambigües, apparaissait comme une nécessité. S’appuyant sur les lignes de crêtes et les montagnes, les contours de bassin, les cours des rivières, cette solution offrait l’apparence d’une rationalité toute nouvelle. Mieux, elle s’affranchissait de l’histoire des hommes. Elle faisait des empilements hérités de plus d’un millénaire d’institutions étatiques qu’étaient les paroisses, diocèses et évêchés, les baillages, Pays et États, les juridictions de toute nature, des découpages obsolescents inaptes à la gestion d’un État moderne (plus de 80 niveaux de découpages différents du royaume) ! Mieux à l’époque où le transport par voie d’eau était encore privilégié, toute une organisation urbaine s’était, au fil du temps, constituée sur la base de ces réseaux hydrographiques, valorisant les seuils, les confluences, les estuaires. Telle était la géographie urbaine de la France de l’époque, toujours inscrite dans l’organisation actuelle de nos territoires. Cette option, défendue jusqu’à la Révolution française par le savant Georges Cuvier, Président du Conseil Royal de l’Université, fut portée à l’Assemblée constituante en 1790 par Mirabeau lors des débats sur la constitution des départements. Elle offrait alors les fondements d’un état qui, par ce découpage d’apparence rationnel, jetait aux oubliettes les héritages de l’Ancien Régime.
Si cette option ne fut pas retenue c’est qu’une seconde plus théorique et plus cartésienne encore, s’appuyant sur la logique du chiffre 9, lui fut privilégiée. Elle fut présentée au roi en 1780 par le Duc de Hesselm. Elle découpait le royaume de France en un jeu de circonscriptions emboîtées partant de la pièce, un carré de 9 toises de côté égal à un journal de terre, pour aller à la région en passant par le ban, le canton, le territoire, le district, la contrée. L’histoire est désormais connue et c’est ce modèle qui remporta les suffrages lors de la Révolution. Il orienta le découpage des futurs départements, ceux que nous connaissons. Elle répondait mieux encore au souci d’effacer les particularismes régionaux et d’unifier le Pays. Il s’agissait de construire « l’homme nouveau », détaché de son passé : un Citoyen français, vierge de tout héritage.
Reste que cette idée de bassins versants n’est donc en rien nouvelle. Elle relève d’ailleurs plus de l’hydrographie que de l’hydrologie comme évoqué, simple question de définition des termes. Et dans son approche actuelle qui se présente sous des raisons écologiques, elle porte bien en elle, comme sous la Révolution, cette même volonté de casser toute émergence de particularisme sur les territoires de la République. A un moment où l’État français est confronté sur ses périphéries à une résurgence de mouvements identitaires, résultant de son centralisme exacerbé et de son incurie financière, il ne faut pas être dupe. Derrière cette approche « d’éco région » revient cette volonté de casser les forces centrifuges à l’œuvre, de recontrôler la Nation. Mélenchon, en bon héritier des principes révolutionnaires, en reprend les recettes.
Son initiative récente vise, certes, à remplacer les 14 régions françaises issues du découpage catastrophique de 2015. On peut l’admettre. Mais lorsque la députée Claire Lejeune (LFI), affinant l’idée, écrit clairement que « les fleuves, les rivières, les affluents déterminent des formes de paysages et des géologies spécifiques…mais aussi différents types d’organisation de l’activité et de l’installation humaine », on a du mal à prendre au sérieux la chose. Ce propos, d’un déterminisme éculé, ne convainc pas. Qui plus est, il est géographiquement et profondément inexact. Aucun rapport sérieux n’existe entre ces éléments cités et le projet de découpage. Il est clair que derrière cette proposition.de J.L. Mélenchon se cache bien une volonté de gommer toute différence ethnique, tout héritage culturel et humain, et une volonté claire de réunifier le pays. La géographie des professeurs a affiné l’existence des différentes régions constitutives de notre territoire national en fonction d’individualités géologiques, hydrographiques certes mais aussi climatiques, démographiques, économiques, historiques, géopolitiques, dans une complexité qu’on ne peut limiter au simple tracé des bassins versants ; ne lui en déplaise. Son approche réductrice cache mal ses intentions.
Mais est-ce le seul problème que pose cette idée « d’écorégion » ?
Un concept « d’éco région » bien problématique
Ces mots à la mode « d’éco » et de « bio », aujourd’hui usités dans maints concepts à la mode, d’apparence nouvelle pour le néophyte, sont problématiques pour le géographe que je suis et je ne suis pas le seul à le penser et l’écrire. Le géographe Philippe Pelletier en a fait une analyse épistémologique méthodique, savante et subtile, publiée récemment1. Aussi nous faut-il aborder ces notions avec énormément de précautions même si elles sont à la mode et se diffusent largement actuellement, dans un hégémonisme culturel problématique. Revenons donc d’abord à la définition couramment usitée pour définir ce concept « d’écorégion ».
Une « écorégion » ou « région écologique » selon la définition serait considérée comme une zone géographique assez large, se distinguant par le caractère unique de sa géomorphologie, de sa géologie, de son climat, de ses sols, de sa ressource en eau, de sa faune et de sa flore. C’est avant tout une définition biologique et géologique qui, comme trop souvent en écologie, fait abstraction du fait humain. Ce concept s’appuie sur le « bio régionalisme » issu des travaux d’Alberto Magnaghi2 et les théories antispécistes de Berg et Dasmann de 1977. On y retrouve aussi le rôle de Robert Thayer (2002) qui définit la « « bio région comme un ensemble de caractéristiques particulières capables d’accueillir des communautés humaines sur le plan naturel ».
Cette lecture purement scientifique est réductrice, faisant abstraction de l’Homme, des sociétés humaines, de leurs capacités à s’adapter aux contraintes naturelles, ce que Fernand Braudel qualifiait d’œuvre du « génie humain »3. Comme toute approche écologiste, elle s’appuie sur les écosystèmes. Diffusée en Europe via le WWF (Fond mondial pour la Nature), la Commission de Coopération Environnementale d’Amérique du Nord, la DMEER, la National Ocean and Atmospheric Administration, The Nature Conservancy -2008- et l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature), elle est marquée par les évolutions de la pensée d’un monde anglosaxon (nord-américain principalement), où le déisme idolâtre d’une nature sauvage et vierge s’impose comme un mythe dictant les conduites. Les influences religieuses (protestantes et évangélistes) n’y sont donc pas absentes et ce dès les origines de l’écologie, considérant d’emblée l’Homme comme un perturbateur et l’excluant donc de toute analyse.
Nous sommes donc bien éloignés de la tradition d’analyse humaine centrée sur l’Homme que la culture européenne a longtemps développée et valorisée. Certes un homme terriblement destructeur mais qui, à l’inverse d’autres espèces animales peut sembler supérieur en raison de ses capacités nouménales lui permettant d’anticiper le résultat de ses actes. En cela il se trouve doté d‘un sens de la responsabilité. Cette lecture beaucoup plus auto-centrée peut choquer mais elle est aussi plus ouverte que la lecture écologique anglosaxonne et conçoit que seule une approche holistique, c’est-à-dire globale, permet de comprendre les phénomènes s’exprimant sur Terre, crise climatique inclue. En cela l’analyse géosystémique des géographes s’avère bien plus complexe et supérieure4. Aussi, voir des représentants politiques français, se présentant de gauche, tomber dans les arcanes d’une lecture écologique réductrice et conservatrice, est proprement sidérant. Réelle inculture. Nous ne sommes pas là pour nous donner des verges afin de nous battre ; l’enjeu de la crise climatique est ailleurs : il repose sur la capacité des hommes et des sociétés humaines à s’adapter aux nouvelles contraintes qui s’imposent désormais à eux et, bien qu’ils soient à l’origine des dérèglements naturels, à en réduire les effets par leurs choix de vie et leurs aménagements.
La réponse aux problèmes issus de la crise climatique présente ne se trouve donc pas dans un énième découpage territorial, qui plus est réduit à sa seule dimension physique. Seule une mobilisation des populations face aux contraintes nouvelles peut résoudre le problème dans cette approche holistique la plus large et la plus complexe, chère à Edgar Morin ou Jean Dresch.
La seule réponse à l’adaptation climatique se trouve dans la cohésion des sociétés
Seules des sociétés cohérentes et solidaires socialement et politiquement, ancrées dans leur territoire économique et culturel, s’avèrent aptes à résoudre ces enjeux vitaux d’adaptation aux effets de la crise climatique. A quelles échelles spatiales cela est-il possible ? A quelles conditions ? Voilà des années (depuis 2003 au moins) que je professe et écris ce qui suit.
La réponse se trouve dans le concept de « Gestion intégrée » des territoires, officialisé dans le chapitre 17 de l’Agenda 21 issu des travaux de la conférence de Rio (1992), puis reprise depuis à l’échelle de l’Union Européenne. Cette notion, peu connue du public, doit pourtant être considérée comme le seul moyen d’action apte à mettre en œuvre un développement équilibré et soutenable d’un territoire, tentant de réaliser une coviabilité entre activités, comportements et modes d’occupation humains. Cette intégration est multiple, relevant de plusieurs domaines et traduit des intérêts évidents. En quoi ?
Car elle est d’abord spatiale, prenant en compte la spécificité des divers milieux naturels d’un territoire donné. En Bretagne, l’interface particulière des espaces terrestres et maritimes, leurs interdépendances constituent un atout exceptionnel à condition de les préserver ce qui soulève les problématiques de l’eau (vitesse d’écoulement des eaux continentales, qualité de celles-ci, impact sur les eaux marines bordières). Dans une vision globale, on ne peut séparer l’écosystème de l’anthroposystème ou du socio écosystème centré sur l’homme. La réponse est seule dans le géosystème, c’est-à-dire dans l’intégration de toutes les composantes de vie, physiques et humaines (Cf : Sotchava, 19635).
Elle est également temporelle, S’appuyant sur un patrimoine et une culture riche de ses héritages. Se projetant dans l’avenir (via un projet de société) dans une logique de continuité et non de rupture, elle ne peut être qu’évolutive pour tenir compte des modifications sociales et environnementales (ex : reconquête de la qualité des eaux, de leur disponibilité, préservation du linéaire côtier…)
Elle relève d’une philosophique, la « géosophie », c’est-à-dire un usage précautionneux et plein d’humilité des ressources terrestres qui le plus souvent sont épuisables. « De la préhistoire à nos jours, les milieux naturels ont été l’objet de prélèvements sans restitution, soit parce que c’était impossible, soit parce que les hommes n’étaient pas conscients de la nécessité de les reconstituer, confiants qu’ils étaient en une nature généreuse, inépuisable au regard de leur faible nombre et de la modicité des quantités extraites. » comme l’écrivait en 1989 le géographe Philippe Pinchemel dans son ouvrage La Face de la Terre6– Cette dernière doit donc, concomitamment, aménager et préserver les ressources, le patrimoine naturel tout en pérennisant les activités économiques et les tissus sociaux dépendants directement de la spécificité des milieux .
Mais pour être conduite, elle implique une nouvelle méthode de gestion qui associe tous les acteurs d’un territoire afin d’intégrer au mieux l’action à la connaissance intime du territoire : celle des scientifiques qui observent, étudient, évaluent les évolutions ; celle des décideurs et des usagers qui y vivent, le gèrent et l’aménagent, le connaissent de manière intime.
Elle nécessite donc une nouvelle approche de la politique, impliquant un travail en commun des acteurs, des structures de pouvoir, reposant sur la concertation (une construction en commun de la décision laquelle ne doit plus être descendante), une attitude d’auto responsabilité et des procédures contractuelles. Une telle approche de gestion peut se faire sur n’importe quel territoire dès lors qu’il implique cette communauté d’intérêts, ce qui en limite la taille.
Aussi, spatialement, seuls les territoires présentant une cohérence socio-économique et culturelle sont aptes à conduire une telle gestion communautaire. Or, ce ne peut donc qu’être que des territoires de taille limitée pour conserver cette mise en synergie des forces vives d’une société et la cohérence d’action et d’intérêts : les Communes sont le premier maillon, mais ce rôle d’action incombe surtout aux Pays ou espaces équivalents, la Région devenant le chef d’orchestre des actions entre ces entités. Et seules ces cellules spatiales seront aptes à devenir de véritables « éco région ». Au-delà sur le plan spatial, la décision ne peut que devenir descendante donc grevant les mesures d’adaptation en raison de leur lenteur à réagir et de leur méconnaissance spécifique du terrain.
Tout cela constitue un vrai programme de démocratie territoriale auquel il faut aujourd’hui sensibiliser les populations et leurs représentants, seul moyen de résoudre le problème d’adaptation de nos sociétés aux bouleversements climatiques
L’inadaptation de la Bretagne à cette logique des bassins hydrographiques comme « éco régions »
Indépendamment de cette lecture dirigiste et descendante proposée comme moyen d’adapter nos territoires à la crise climatique, cette lecture par bassin versant avoue très vite ses limites sur le terrain, dans le cas de la Bretagne particulièrement. Cela voudrait dire que nous adaptions nos évolutions aux dynamiques hydriques de ces seuls 4 grands bassins qui charpentent le territoire national, en ce qui nous concerne le bassin Loire Bretagne. Si cette vision dirigiste peut à la rigueur s’appliquer à cette échelle, elle se prive de toute cette intimité et responsabilité que seuls des territoires plus limités peuvent mobiliser pour agir. Mais surtout, la réalité spatiale perturbe cette belle lecture théorique.
Car en Bretagne, péninsule s’avançant dans l’océan, ce qui prime d’abord en matière hydrologique, c’est d’abord l’état de la mer, directement dépendant de nos actions à terre, impacté par de nombreuses pollutions et impliquant de gérer la ressource en eau , de la mer en remontant vers la source. Et retenir cette option proposée, ne résoudrait pas tout le problème. Car la Bretagne est un territoire complexe sur le plan hydrographique, n’offrant guère de réserves hydriques dans ses sols granitiques. Ici, 80% de pluies tombées rejoignent en moins de 3 jours la mer. Ici, peu de grands fleuves, hormis la Loire qui l’effleure mais impacte profondément son littoral sud. Le réseau hydrographique breton se distingue par l’existence de 4 autres systèmes bien distincts avec leurs caractéristiques propres selon les secteurs géographiques. L’essentiel de la ressource en eau provient de la zone centrale plus élevée (Monts d’Arrée et Montagne Noire) pour ensuite s’écouler à la mer dans des bassins bien différents de nature. La côte Nord-Ouest se caractérise par de petits fleuves côtiers rapides aux bassins limités qui coïncident à peu de chose près aux Pays, aux Communautés d’agglomération et aux nombreux Schémas de cohérence (SCoTs) des villes ports s’égrenant sur la côte. Ici la notion d’éco région peut prendre tout son sens, localement, mais son origine est tout autant historique que physique. Mais pour le reste du territoire, c’est moins le cas. Au Nord-Est, cette belle cohérence s’estompe, les fleuves côtiers en provenance des rebords nord du synclinorium médian s’avèrent moins nombreux, plus courts et plus lents, irriguant des bassins plus disparates et moins en adéquation avec l’organisation humaine sauf dans le cas de la Rance. Sur la côte Sud, le problème est plus complexe encore car les fleuves côtiers (Aulne, Elorn, Scorff et Ellé, Blavet) ont un parcours plus long, couvrant des bassins étendus n’offrant pas la même cohérence d’organisation humaine et surtout alimentant la plaine côtière littorale très densément peuplée (1/3 de la population bretonne y réside). Celle-ci devient alors plus complexe, couvrant plusieurs Pays. Quant au grand bassin de la Vilaine, le seul sédimentaire, il dépend pour son approvisionnement des reliefs du Mené et de ceux situés aux confins de la Mayenne. C’est le seul à posséder des réserves aquifères mais il doit supporter actuellement le poids de la métropole rennaise qui les pompe. Quant à la portion de la Loire irriguant de sud de la Bretagne, elle n’est en fait que l’estuaire d’un fleuve qui, après un long cours à travers le centre du pays s’englue dans ses sables et un lit majeur très large, s’évanouit en grand partie en arrivant en Bretagne, Son cours en aval de St Florent le Vieil n’est en fait qu’un estuaire soumis à la marée mais qui rejette les pollutions du grand bassin de la Loire. Aussi cette agence de gestion hydrographique Loire-Bretagne n’a guère de pertinence dans la gestion des eaux bretonnes, hormis sur la question des eaux maritimes bordières du littoral sud, fortement impactées par les rejets de ce fleuve.
Pour assurer leurs approvisionnements en eau les différentes communautés de Bretagne n’ont donc pas attendu la mise en place de ces agences de bassin. Très tôt (dès a fin du XIXème siècle), elles ont développé d’immenses réseaux d’interconnexion. Mais aujourd’hui ces réseaux avouent un peu leurs limites face à l’urbanisation de certains secteurs : littoral, métropoles de Rennes et Nantes. On peut toujours concevoir des solidarités entre territoires, multiplier les réseaux entre le centre ouest arrosé et ces espaces densément peuplés mais ils avouent leurs limites et les atteindront rapidement quand la partie orientale de la Région aura à supporter des précipitations inférieures à 400mm/an ce que prédisent les travaux du GIEC.
Ce sont donc bien des questions de fonds qui se trouvent posées à la société bretonne, lesquelles supposent une responsabilisation croissante des populations face à leur consommation, à la préservation et la conservation au plus près de cette ressource : ralentissement systématique de l’écoulement des eaux de pluie, lutte contre l’imperméabilisation des sols, reconstitution expresse du réseau bocager, meilleure répartition des populations sur le territoire, donc limitation des concentrations humaines et urbaines. C’est tout notre modèle actuel de développement et d’aménagement qui se trouve remis en cause. Autrefois caractérisée par son habitat dispersé, la Bretagne doit retrouver cette caractéristique culturelle qui seule permettra de résoudre en partie le problème de l’approvisionnement en eau de toutes sa population.
Ne rêvons pas de solidarités et interconnexions nouvelles qui repousseront le problème. La réponse technicienne à laquelle nous sommes habitués devient caduque. C’est tout un mode de vie qu’il nous faut repenser, quitte à concevoir de nouvelles manières d’occuper l’intégralité de notre territoire afin d’y exercer des pressions anthropiques moindres. Vaste révolution culturelle, à rebours des évolutions du dernier siècle, que les agences de bassin seules ne pourront résoudre. La question repose avant tout sur la prise de conscience de l’enjeu par nos communautés, au plus près du terrain, dans une responsabilité désormais assumée. C’est cela la géosophie, c’est cela la démocratie territoriale. Notre société ne survivra, ne conservera son identité et sa cohérence que si elle se montre capable d’un tel comportement.
Les 4 systèmes hydrologiques de la Bretagne (source (DIREN/DREAL Bretagne/OEB). La comparaison des cartes précédentes démontre que seul sur le secteur Léon Trégor il y a interférences entre bassins versants et découpages de gestion. Ailleurs, l’inadéquation est la règle.
Les feux de 2022 et de 2026 montrent que la Bretagne n’est plus totalement protégée. Reste à savoir jusqu’où le risque peut évoluer.
Fin juillet 2026, l’incendie qui ravage le massif landais et girondin — plus de 42 000 hectares brûlés, 220 000 personnes évacuées, la banlieue de Bordeaux menacée — rappelle à quel point un territoire réputé résilient peut basculer en quelques jours. La Bretagne, elle aussi, a vu brûler ses landes ces dernières années : Monts d’Arrée (Menez Are) en 2022, Menez-Hom (Menez C’homm) en juin puis Cap Fréhel (Kab Frehel) en juillet 2026. Un climat océanique et un bocage humide suffisent-ils encore à la protéger ?
Le mont Saint-Michel de Brasparts après l’incendie de l’été 2022. Source : Wikimedia Commons, Henri Moreau.
Ce qu’il faut retenir
La Bretagne n’est plus à l’abri des incendies. Les feux des Monts d’Arrée (2022), du Ménez-Hom et du Cap Fréhel (2026) montrent que le risque progresse sous l’effet du changement climatique.
Le principal combustible breton n’est pas la forêt, mais les landes. Ajoncs, bruyères, fougères sèches et tourbières peuvent favoriser des incendies rapides et difficiles à éteindre.
Le bocage reste un atout majeur. La fragmentation des paysages et le faible taux de boisement limitent encore le risque de méga-incendies comparables à ceux des Landes ou de la Gironde.
Les sécheresses estivales et les vagues de chaleur augmentent la vulnérabilité. Quelques semaines de temps sec et venteux suffisent désormais à rendre la végétation très inflammable.
Le scénario le plus probable est une multiplication des feux de taille moyenne plutôt qu’un unique « été Gironde ». La prévention, la gestion des landes et la protection des interfaces entre habitat et végétation seront déterminantes dans les prochaines décennies.
Depuis la mi-juillet 2026, l’incendie qui s’est propagé dans le massif forestier des Landes de Gascogne occupe le devant de l’actualité nationale. Plus de 42 000 hectares ont brûlé en Gironde, un chiffre qui pourrait s’approcher de celui du grand incendie de 1949, resté jusqu’ici la référence des catastrophes forestières françaises de l’après-guerre. Plus de 220 000 personnes ont été évacuées, des quartiers entiers de communes proches de Bordeaux ont été menacés, et l’épisode a nécessité des moyens militaires inédits pour un feu de forêt en France métropolitaine. Ce choc, survenu dans une région pourtant familière du risque incendie, invite à interroger d’autres territoires que l’on croyait relativement protégés. La Bretagne en fait partie. Longtemps considérée comme une région trop humide, trop bocagère et trop peu résineuse pour connaître ce type de sinistre, elle a pourtant vu brûler plus de 1 700 hectares dans les Monts d’Arrée en 2022, 30 hectares au Ménez-Hom fin juin 2026 et près de 38 hectares au Cap Fréhel deux semaines plus tard. Ces épisodes, replacés dans le contexte plus large du changement climatique, posent une question simple mais inconfortable : la Bretagne peut-elle, à terme, connaître son propre « été Gironde » ?
Pourquoi la Bretagne paraissait relativement épargnée ?
Le climat océanique, qui caractérise l’ensemble de la péninsule armoricaine, a longtemps constitué la première ligne de défense contre le risque incendie. Les précipitations y sont réparties sur l’ensemble de l’année, sans la sécheresse estivale marquée qui caractérise le pourtour méditerranéen, et l’humidité relative de l’air reste généralement élevée grâce à la proximité de l’océan Atlantique. Contrairement à une idée reçue, en intégrant la Loire-Atlantique, la Bretagne historique à cinq départements comptait, sur la même base 2023-2025, environ 533 000 hectares de forêt, dont près de 17 % de conifères — le pin maritime restant la première essence résineuse avec environ 31 000 hectares, complété par l’épicéa de Sitka, le douglas et le pin laricio. Avec un taux de boisement d’environ 15,7 % (contre 32 % au niveau national), l’intégration du département nantais, lui-même l’un des moins boisés de France (12 %), ne modifie pratiquement pas le constat : la Bretagne élargie à ses cinq départements historiques demeure l’une des régions les moins forestières de France. Ce qui frappe surtout le regard du visiteur, ce n’est pas la forêt mais le bocage : un maillage dense de haies, de talus et de petites parcelles agricoles qui couvre près des trois quarts du territoire. Cette fragmentation du paysage a longtemps joué un rôle de coupe-feu naturel, limitant la continuité du combustible végétal sur de longues distances, à la différence des grands massifs homogènes de pins des Landes de Gascogne ou des garrigues méditerranéennes.
Le mythe de la Bretagne humide
L’image d’une Bretagne trop humide pour brûler mérite d’être nuancée plutôt qu’écartée d’un revers de main. Il est exact que le cumul annuel de précipitations reste, en moyenne, comparable à celui des décennies précédentes, et que la région conserve un climat globalement plus arrosé que le sud de la France. Le problème ne réside pas tant dans la quantité totale de pluie que dans sa répartition dans le temps.
Cumul annuel de précipitations. Source : Atlas de Bretagne / Atlas Breizh, Mikael Bodlore-Penlaez, Divi Kervella, Coop Breizh, 2011.
Selon les projections de Météo-France pour l’espace breton, le nombre moyen de jours de sécheresse des sols pourrait passer de 124 jours par an sur la période de référence 1976-2005 à environ 140 jours à l’horizon 2050, tandis que les pluies estivales pourraient diminuer d’environ 11 %. Or il ne faut pas des mois sans eau pour qu’un feu de lande devienne difficile à maîtriser : quelques semaines de temps sec et venté suffisent à assécher la végétation superficielle — herbes, fougères, ajoncs — qui constitue le combustible le plus inflammable, bien avant que les grands arbres ne soient eux-mêmes menacés. L’été 2026 illustre cette bascule à l’échelle des cinq départements bretons. Une canicule d’une intensité proche de celle de 2003 a placé l’ensemble de ces départements en vigilance rouge canicule fin juin — dès le 21 juin en Loire-Atlantique, puis du 22 au 25 juin dans les Côtes-d’Armor, le Finistère, l’Ille-et-Vilaine et le Morbihan — avant qu’un déficit de pluie prolongé ne conduise le Morbihan, l’Ille-et-Vilaine et la Loire-Atlantique à des mesures de restriction d’eau renforcées, voire à un classement en crise sur certains bassins versants (Sanguèze, Maine), dès le début du mois de juillet. C’est dans ce contexte de sols asséchés que se sont déclarés les feux du Ménez-Hom, de Paimpol, de Questembert et, en Loire-Atlantique, celui de La Plaine-sur-Mer, qui a détruit environ 85 hectares de végétation ainsi qu’une partie d’un camping et deux pavillons près de Saint-Nazaire, entraînant l’évacuation d’une centaine de personnes.
Pourquoi les landes brûlent plus que les forêts ?
Le cas des Monts d’Arrée, à l’ouest de la péninsule Armoricaine, permet de comprendre un mécanisme souvent mal identifié par le grand public : ce ne sont pas les grands arbres qui alimentent le plus facilement les incendies bretons, mais les landes. Le site Natura 2000 des Monts d’Arrée, réparti sur 10 000 hectares, abrite le plus grand ensemble de landes atlantiques de France et le plus important complexe de tourbières de Bretagne. En juillet 2022, l’incendie qui s’y est déclaré près de la chapelle Saint-Michel de Brasparts a brûlé environ 1 725 hectares en trois jours, touchant à la fois des landes sèches couvertes d’ajoncs et de bruyères, des landes humides et des tourbières. Les ajoncs, riches en huiles essentielles, et les fougères sèches en fin d’été offrent un combustible qui s’enflamme très rapidement et propage le feu à grande vitesse lorsque le vent souffle en rafales, ce qui est fréquent sur ce plateau exposé. Les tourbières posent un problème distinct : une fois asséchée, la tourbe peut continuer à se consumer en profondeur pendant plusieurs jours après que le front de flammes visible a été maîtrisé, comme l’ont constaté les pompiers lors de l’incendie du Cap Fréhel en juillet 2026, où le feu progressait sous le sol landais entre les falaises et les axes routiers, rendant l’accès particulièrement difficile pour les secours. Le relief accidenté, l’absence de pistes carrossables sur certains secteurs de landes côtières ou de plateaux intérieurs, et la difficulté d’y acheminer rapidement des moyens terrestres compliquent davantage encore la lutte contre ce type de feu, qui reste souvent plus rapide à combattre en forêt qu’en lande ouverte balayée par le vent.
Ce qui change aujourd’hui
Cumul annuel de température. Source : Atlas de Bretagne / Atlas Breizh, Mikael Bodlore-Penlaez, Divi Kervella, Coop Breizh, 2011.
Trois évolutions convergentes fragilisent la résilience bretonne face au risque incendie. La première est l’allongement des périodes sans pluie significative, déjà documenté par les services régionaux de Météo-France, qui contribue à l’apparition d’un stock de biomasse sèche plus important et plus tôt dans la saison. La biomasse sèche désigne l’ensemble de la matière végétale — herbes, litière forestière, sous-bois — qui, en séchant, devient un combustible facilement inflammable ; plus elle s’accumule, plus l’intensité et la vitesse de propagation d’un feu augmentent en cas de départ. La seconde évolution est la multiplication des épisodes de vent fort associés aux vagues de chaleur, qui accélère la propagation des feux de lande et complique le travail des services de secours, comme cela a été observé au Cap Fréhel et, à une tout autre échelle, en Gironde durant l’été 2026. La troisième évolution, plus structurelle, concerne l’incertitude qui pèse sur le Gulf Stream et la dérive nord-atlantique, ce courant océanique qui contribue à la douceur relative du climat breton. Les modèles climatiques du Groupe d’experts intergouvernementaul sur l’évolution du climat (GIEC) indiquent un risque de ralentissement de cette circulation océanique au cours du siècle, sans toutefois qu’un consensus scientifique ferme n’existe sur son ampleur ni sur son calendrier ; il s’agit là d’une incertitude qu’il convient de mentionner sans l’ériger en certitude, mais qui, si elle se confirmait, pourrait modifier durablement le régime de précipitations et de températures sur la façade atlantique.
Les forêts bretonnes sont-elles adaptées au climat de demain ?
La composition actuelle des forêts bretonnes, majoritairement feuillue à hauteur de 82 % selon la DRAAF Bretagne, ne garantit pas à elle seule une meilleure résistance au risque incendie, mais elle influe sur sa nature. Le chêne pédonculé, essence dominante de la région, et le hêtre, tous deux plus consommateurs d’eau et moins résistants au stress hydrique prolongé que certaines essences méditerranéennes, montrent des signes de dépérissement dans plusieurs massifs français lors des sécheresses successives depuis 2018, un phénomène surveillé de près par l’Office national des forêts. Le pin maritime, originaire des Landes de Gascogne et introduit en Bretagne notamment dans le Morbihan et sur le littoral, est mieux adapté aux sols pauvres et à la sécheresse, mais c’est justement sa résine qui en fait une essence particulièrement inflammable, comme le rappellent les grands incendies historiques du massif landais. Le douglas et l’épicéa de Sitka, plantés en masse après-guerre dans le cadre du Fonds forestier national, arrivent aujourd’hui à maturité mais restent sensibles aux scolytes et au stress hydrique, ce qui fragilise leur avenir sylvicole indépendamment même du risque incendie. Aucune de ces essences ne s’impose donc comme une solution univoque : les gestionnaires forestiers bretons, à travers le Plan régional Forêt-Bois, orientent désormais leurs choix vers une diversification des essences et une meilleure gestion du sous-bois, davantage que vers la recherche d’un arbre « miracle » résistant au feu.
Carte des principaux massifs forestiers de Bretagne. Source : Atlas de Bretagne / Atlas Breizh, Mikael Bodlore-Penlaez, Divi Kervella, Coop Breizh, 2011.
Les zones les plus vulnérables
Plusieurs secteurs de la Bretagne (cinq départements) cumulent aujourd’hui les facteurs de vulnérabilité identifiés par les services de sécurité civile. Les Monts d’Arrée conservent une lande fragilisée par l’incendie de 2022, dont la régénération reste partielle plusieurs années après le sinistre selon le Parc naturel régional d’Armorique. La forêt de Brocéliande, ou forêt de Paimpont présente un historique d’incendies récurrents depuis le début du XXe siècle — 1976, 1984, 1990, 2005, 2009 et 2022 — concentrés sur sa partie occidentale, où des sols minces reposant sur les dalles pourprées de Montfort limitent la réserve en eau disponible pour la végétation ; l’incendie de septembre 1990 y avait détruit plus de 700 hectares en cinq jours. Les Landes de Lanvaux, vaste ensemble de landes et de bois du Pays Vannetais, ainsi que la forêt de Quénécan au nord de la Bretagne partagent des caractéristiques comparables de sols pauvres et de végétation de lande. En 1976, plus de 4 000 ha de landes ont brulé entre Pleucadeuc et Molac. Il s’agit du plus grand incendie qu’ait subi la Bretagne au cours du dernier demi-siècle.
En Pays nantais, la forêt domaniale du Gâvre, massif domanial de 4 500 hectares, présente une vulnérabilité particulière : selon un rapport du ministère de l’Agriculture, 42 % de ses arbres y sont dégradés, un stress hydrique que les épisodes de canicule et de sécheresse tendent à aggraver, et le massif a fait l’objet de restrictions d’accès renforcées à l’été 2026. Les marais de la Brière, classés en landes et formations herbacées par l’IGN plutôt qu’en forêt à proprement parler présentent un niveau de sensibilité comparable à celui des secteurs littoraux les plus exposés.
Le littoral, enfin, concentre un risque spécifique sur l’ensemble de la façade bretonne : les landes côtières du Cap Fréhel et du Cap d’Erquy, les massifs de pins maritimes plantés sur le cordon dunaire entre la presqu’île de Quiberon et la baie d’Audierne, mais aussi, plus au sud, la forêt littorale de la Pierre Attelée à Saint-Brevin-les-Pins et les boisements dunaires du secteur de La Plaine-sur-Mer et de Pornic, combinent une exposition au vent, un sol souvent superficiel et, l’été, une forte fréquentation touristique — un cumul de facteurs qui s’est concrétisé le 10 juillet 2026 avec l’incendie de La Plaine-sur-Mer, qui a parcouru une quatre-vingtaine d’hectares en quelques heures.
Carte de la vulnérabilité incendie en Bretagne
Les facteurs humains
Le risque incendie n’est jamais uniquement climatique : il se construit aussi à travers l’occupation humaine du territoire. Le mitage de l’habitat, c’est-à-dire la dispersion de constructions isolées en zone rurale ou en lisière de bois plutôt que leur concentration en bourgs denses, multiplie les points de contact entre le bâti et la végétation inflammable, ce que les spécialistes désignent sous le terme d’interface habitat-forêt. La Bretagne, où l’habitat diffus reste une caractéristique historique du peuplement rural, est particulièrement concernée par cette configuration, qui complique à la fois la prévention — débroussaillement réglementaire souvent mal appliqué autour des habitations isolées — et l’intervention des secours en cas de feu. La déprise agricole et la baisse du pâturage extensif sur les landes, autrefois entretenues par le pacage ovin ou bovin, ont par ailleurs favorisé leur fermeture progressive par les ajoncs et les fougères, un phénomène que les écologues nomment enfrichement et qui accroît mécaniquement la quantité de combustible disponible. Enfin, la fréquentation touristique estivale, concentrée sur les mêmes semaines de forte chaleur et de sécheresse, multiplie les départs de feu accidentels ou volontaires : les pompiers du Finistère rappellent que neuf départs de feu sur dix ont une origine humaine, comme l’a confirmé l’enquête ouverte après l’incendie du Ménez-Hom en juin 2026, qui a conduit à l’interpellation d’un groupe d’adolescents.
Lutte contre un incendie de forêt à Puerto Patriada (Chubut), été 2026. Source : Wikimedia Commons.
Les scénarios futurs
Aucune projection ne permet aujourd’hui d’affirmer que la Bretagne connaîtra, à moyen terme, un incendie de l’ampleur de celui qui a ravagé la Gironde cet été 2026. Les massifs forestiers homogènes de plusieurs dizaines de milliers d’hectares qui ont permis la propagation rapide du feu girondin n’ont pas d’équivalent en Bretagne, où la fragmentation bocagère continue de jouer un rôle protecteur. Les services de Météo-France estiment néanmoins que le risque élevé de feux de forêt et de végétation augmentera en Bretagne d’ici le milieu du siècle, sous l’effet conjugué de l’allongement des sécheresses estivales et de la multiplication des vagues de chaleur. Le scénario le plus documenté n’est donc pas celui d’un unique méga-feu comparable à celui de Gironde, mais plutôt celui d’une multiplication d’incendies de taille moyenne — quelques dizaines à quelques centaines d’hectares — touchant en priorité les landes, les tourbières asséchées et les interfaces habitat-forêt, sur un rythme plus fréquent qu’au XXe siècle. D’autres régions océaniques d’Europe, comme l’Irlande ou le Pays de Galles, confrontées à des types de landes comparables, ont connu ces dernières années une progression similaire de leurs feux de végétation, suggérant que ce basculement n’est pas propre à la Bretagne mais concerne plus largement les périphéries celtiques européennes longtemps considérées comme protégées par leur climat maritime.
Lande bretonne d’Eugène Vergez. Huile sur toile, signée en bas à gauche. 140 x 85 cm. Source : Wikimedia Commons.
Notes méthodologiques : Les chiffres relatifs à l’incendie de Gironde 2026 évoluaient encore au moment de la rédaction ; ils doivent être vérifiés auprès de la préfecture de Gironde avant publication finale. Le taux de boisement et la part de conifères pour la Loire-Atlantique reposent sur la fiche CNPF 2025 (donnée la plus fiable et récente trouvée) ; la ventilation exacte entre les catégories d’essences comportait une légère ambiguïté de mise en page dans le document source, donc le chiffre de 14 % de conifères et les 6 400 ha de pin maritime sont des estimations à ±1-2 points près.
Comment la région du vélo populaire comble, département par département, un déficit d’infrastructures accumulé depuis les années 1980 ?
La Bretagne aime le vélo mais l’a longtemps mal équipé. Alors que les Pays-Bas investissent depuis quarante ans dans un réseau cyclable continu, les cinq départements bretons et les communes se lancent aujourd’hui dans des plans ambitieux, mais à des rythmes et selon des modèles très différents. Reste à savoir si ce rattrapage suffira à rendre le vélo réellement sûr, y compris pour les enfants et dans les campagnes.
Capture d’écran de la couche carte cyclable d’OpenStreetmap montrant la différence de densité des itinéraires vélo entre la Belgique, l’Allemagne et la France. Source : OpenStreetMap.
Ce qu’il faut retenir
Après plusieurs décennies où l’automobile a largement orienté les politiques d’aménagement, les départements bretons investissent désormais massivement dans les infrastructures cyclables.
Les stratégies diffèrent selon les territoires. L’Ille-et-Vilaine et la Loire-Atlantique privilégient un réseau structurant à l’échelle départementale, tandis que le Finistère, le Morbihan et les Côtes-d’Armor s’appuient davantage sur les intercommunalités.
L’enjeu est désormais la continuité des itinéraires et plus que la longueur des pistes, c’est la création d’un réseau sans rupture, sécurisé et adapté aux déplacements quotidiens qui conditionnera le développement du vélo.
Les investissements restent importants à l’échelle française : avec 70 M€ en Ille-et-Vilaine et 50 M€ en Finistère, ces deux départements bretons figurent parmi les plus ambitieux de France, même si l’écart demeure important avec les réseaux matures des Pays-Bas.
Le vélo ne remplacera pas la voiture partout. En Bretagne, notamment dans les espaces ruraux, son développement repose sur une meilleure complémentarité avec les autres modes de transport et sur un partage plus sûr de la voirie.
Un vélo de plus en plus utilisé, mais loin du niveau européen
La pratique du vélo progresse en Bretagne, sans toutefois atteindre le niveau observé chez ses voisins nord-européens. À l’échelle régionale, les déplacements dits « doux », qui regroupent la marche et le vélo, représentent un déplacement de proximité sur cinq, et jusqu’à un sur trois lorsque la distance est inférieure à deux kilomètres. Les Bretons se déplacent en moyenne à vélo aussi souvent que le reste de la France des régions, mais cette moyenne masque d’importantes disparités locales.
Certaines villes bretonnes se distinguent nettement. Rennes a obtenu la troisième place du classement national du Baromètre vélo 2025 de la Fédération des usagers de la bicyclette (FUB), derrière Grenoble et Strasbourg. Cette grande ville bretonne y a été récompensée notamment pour la sécurisation de nombreux carrefours et pour son réseau express vélo, qui relie les communes de première couronne par des axes protégés. Environ 32 500 vélos circulent chaque jour dans la métropole rennaise, et la part de la voiture y recule d’année en année : elle s’établit à 31 % des déplacements pour les seuls habitants de la ville-centre, l’une des proportions les plus basses de France. Dans la capitale historique de la Bretagne, à Nantes, la pratique reste en revanche minoritaire : le vélo ne représentait que 3 % des déplacements lors de la dernière grande enquête réalisée en 2015, un chiffre que la métropole ambitionne de porter à 12 % d’ici 2030.
La comparaison européenne éclaire l’ampleur du chemin restant à parcourir. La part modale du vélo se situe autour de 3 % en France, contre environ 10 % en Allemagne, 24 % au Danemark et 29 à 36 % aux Pays-Bas selon les territoires. Dans certaines provinces néerlandaises, le vélo représente couramment entre 30 et 50 % des déplacements. Ces écarts ne tiennent pas seulement à la géographie ou au climat. Il suffit de goûter aux hivers pluvieux et glaciaux de Hollande ou au relief vallonnée de l’ouest de l’Allemagne pour s’en persuader. Ces résultats résultent surtout de choix d’investissement engagés depuis plusieurs décennies, quand la France a longtemps privilégié la voiture individuelle dans l’aménagement de ses villes et de ses routes.
L’enjeu d’un vrai réseau, sans coupure
Un aménagement cyclable isolé, même de qualité, ne suffit pas à sécuriser un trajet du quotidien s’il s’interrompt brutalement. C’est le constat que dressent régulièrement les associations d’usagers : le premier frein à la pratique n’est pas l’absence totale de pistes, mais leur discontinuité. Quimper illustre bien cette difficulté. La ville totalise aujourd’hui près de 73 kilomètres d’itinéraires cyclables, contre 65 kilomètres en 2013, mais son schéma directeur pointe depuis longtemps un manque « d’effet réseau » lié aux nombreuses coupures entre quartiers. Le réaménagement d’une piste bidirectionnelle le long des quais de l’Odet, en plein centre-ville, ou la liaison entre les ronds-points Lebon et du Rouillen pour relier les quartiers est-ouest, s’inscrivent dans cette logique de couture progressive du territoire plutôt que de multiplication de tronçons isolés.
Nantes a poussé cette logique plus loin, avec un réseau structurant déjà identifiable à l’échelle de la métropole, quand d’autres villes bretonnes en sont encore au stade de la planification. Le stationnement reste toutefois un point faible commun à de nombreuses collectivités, y compris les mieux classées. Le Baromètre vélo 2025 le confirme pour Rennes : si la sécurité et le confort progressent, les attentes prioritaires des usagers portent toujours sur la continuité des itinéraires et sur l’offre de stationnement, jugée insuffisante par une partie des cyclistes malgré les efforts engagés. Un vélo que l’on ne peut pas garer en sécurité à l’arrivée est un vélo que l’on hésite à utiliser au départ.
Le Département d’Ille-et-Vilaine s’est donné les moyens d’aller au bout de cette logique de réseau. Depuis 2021, il déploie un référentiel de pistes à « haut niveau de service », inspiré de standards européens, entièrement séparées de la circulation automobile, pour un budget de 70 millions d’euros sur sept ans. L’objectif est de constituer une armature départementale d’un millier de kilomètres, ensuite complétée par les intercommunalités via des pactes de mobilité locale. Cette méthode, qui distingue clairement un réseau structurant porté par le Département et un maillage de proximité porté par les communes, est aujourd’hui l’une des plus abouties de Bretagne.
Des politiques départementales aux ambitions inégales
Les cinq départements qui composent la Bretagne historique n’avancent pas au même rythme ni selon la même méthode. L’Ille-et-Vilaine (1,15 million d’habitants) et le Finistère (958 000 habitants) figurent parmi les départements les plus engagés à l’échelle nationale, aux côtés de quelques départements franciliens et de la Savoie, mais avec des moyens financiers sans commune mesure. Le Morbihan compte 805 000 habitants et les Côtes-d’Armor 630 000, pour une population régionale totale de 3,45 millions d’habitants sur les quatre départements administratifs. En intégrant la Loire-Atlantique (1,49 million d’habitants), c’est près de 4,9 millions de Bretons historiques que ces politiques cyclables concernent.
Le Finistère mise sur l’équilibre entre réseau départemental et soutien aux territoires : 50 millions d’euros sont programmés d’ici 2034 pour créer 500 kilomètres de nouvelles pistes, auxquels s’ajoutent 10 millions d’euros d’aides aux communes et intercommunalités entre 2022 et 2028, intégrés au Pacte Finistère 2030. La Loire-Atlantique affiche l’ambition la plus large en volume : relier l’ensemble de ses 207 communes par des itinéraires cyclables, avec 3 900 kilomètres à créer, dont 1 400 kilomètres sous maîtrise d’ouvrage départementale et 2 500 kilomètres portés par les intercommunalités. Aucun montant global n’a été communiqué pour ce programme, mais son ampleur laisse penser qu’il dépasse les enveloppes d’Ille-et-Vilaine et du Finistère.
Les Côtes-d’Armor et le Morbihan communiquent moins sur des montants globaux, mais suivent des trajectoires distinctes. Le premier a fait évoluer une politique historiquement tournée vers le vélotourisme, autour des voies vertes du canal de Nantes à Brest notamment, vers une approche plus structurée de déplacements du quotidien. Le second s’appuie davantage sur l’initiative des intercommunalités, comme Vannes Agglomération ou Golfe du Morbihan Vannes Agglomération, qui portent leurs propres projets avec le soutien départemental. On distingue ainsi deux modèles bretons : d’un côté, l’Ille-et-Vilaine et la Loire-Atlantique cherchent à bâtir un réseau structurant à l’échelle départementale ; de l’autre, le Finistère, le Morbihan et les Côtes-d’Armor misent sur une complémentarité progressive entre le Département et les intercommunalités.
Pourquoi la Bretagne part de si loin
La comparaison avec les Pays-Bas aide à mesurer l’écart. La province d’Utrecht compte environ 1,39 million d’habitants, un chiffre très proche de celui de la Loire-Atlantique. Mais la comparaison s’arrête à la démographie. Le réseau cyclable y est aujourd’hui quasiment achevé, après des investissements continus engagés depuis près de quarante ans. Les dépenses néerlandaises ne portent plus seulement sur la création de nouvelles pistes : elles concernent tout autant l’entretien, les ponts cyclables, les parkings à vélos et les carrefours, ainsi que des « autoroutes à vélo » reliant les villes moyennes entre elles.
Ce décalage temporel change la nature du problème. Là où les provinces néerlandaises gèrent aujourd’hui l’amélioration continue d’un réseau mature, les départements bretons en sont encore à la phase de constitution d’un maillage de base. Les 70 millions d’euros d’Ille-et-Vilaine ou les 50 millions du Finistère, considérables à l’échelle française, doivent être resitués dans cette perspective : ils correspondent à un effort de rattrapage plutôt qu’à un entretien d’acquis. Le sociologue et chercheur néerlandais Marco te Brömmelstroet a par ailleurs souligné que même aux Pays-Bas, la culture cyclable actuelle ne va pas de soi : elle résulte d’un rapport de force politique des années 1970, porté notamment par des mobilisations citoyennes contre l’accidentalité routière, et non d’une évidence culturelle ancienne. La Bretagne, à l’inverse, a laissé la voiture façonner l’essentiel de sa voirie rurale et périurbaine durant cette période charnière, sans mobilisation comparable.
Sécurité, sobriété et adaptation au terrain rural
La sécurité aux intersections concentre une part disproportionnée des accidents impliquant des cyclistes : plus d’un tiers d’entre eux surviennent à un carrefour. Or la Bretagne compte un nombre élevé de ronds-points, un type d’aménagement statistiquement plus risqué pour les usagers vulnérables que les carrefours classiques. Le rond-point « à la hollandaise », qui entoure le giratoire d’un anneau cyclable et piéton séparé, prioritaire aux entrées et sorties, commence à s’y implanter : Rennes et Vannes figurent parmi les villes françaises qui en ont expérimenté. Selon le Cerema, ce type d’aménagement, intégré à ses recommandations officielles depuis 2021, permettrait de réduire d’environ 40 % les situations de conflit entre véhicules motorisés et cyclistes.
Le rond-point des Justes parmi les Nations, à Varsovie, à l’intersection des rues Mordechaja Anielewicza et Karmelicka, inauguré en hommage aux personnes ayant sauvé des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Source : Wikimedia Commons.
La question du coût des aménagements traverse également le débat breton. Certains chantiers montrent qu’une sécurisation efficace ne suppose pas de surinvestissement esthétique. Sur plusieurs routes départementales du Finistère, la réfection de la chaussée s’est accompagnée d’une simple séparation par bordures béton entre la voie automobile et la piste cyclable, sans barrières en bois ni aménagements paysagers coûteux qui, aussi agréables soient-ils, alourdissent la facture sans gain de sécurité proportionnel. Le choix du revêtement compte tout autant : l’asphalte s’impose face au gravier, qui se creuse d’ornières inconfortables et parfois dangereuses pour les deux-roues.
Pour les petites routes rurales à faible trafic, la chaussée à voie centrale banalisée, aussi appelée « chaucidou », constitue une solution économique : la voie centrale reste bidirectionnelle pour les véhicules motorisés, tandis que des accotements marqués au sol accueillent cyclistes et piétons. La Loire-Atlantique prévoit d’en aménager 400 kilomètres supplémentaires d’ici 2028. Ce dispositif présente cependant des limites reconnues par les collectivités elles-mêmes : il ne garantit pas une séparation physique et convient surtout aux voies peu fréquentées. Il ne peut donc constituer, à lui seul, la réponse aux besoins de sécurisation sur les axes plus circulés.
Le réemploi d’anciennes voies ferrées en voies vertes soulève une question plus structurelle. De nombreux itinéraires cyclables bretons, comme la liaison entre Quimper et Pluguffan sur une emprise SNCF déclassée en 2018, ou le tracé du canal de Nantes à Brest entre Pontivy et Josselin, réutilisent d’anciennes emprises ferroviaires. Cette solution, peu coûteuse et rapide à mettre en œuvre, présente l’avantage de valoriser un patrimoine délaissé. Elle soulève toutefois un arbitrage de long terme : certaines lignes ainsi transformées pourraient, dans un contexte de report modal vers le rail, retrouver un intérêt pour les transports collectifs. En Suisse, des expérimentations de pilotage automatique de trains sur des lignes secondaires à faible trafic, comme celle testée depuis 2025 dans le canton de Schwyz sur un tronçon de vingt kilomètres, montrent qu’une partie des contraintes économiques qui justifiaient autrefois l’abandon de ces petites lignes pourrait évoluer. Aucun projet comparable n’est aujourd’hui engagé en Bretagne, mais la question mérite d’être posée avant que ces emprises ne soient irréversiblement dédiées à un usage exclusif.
Cohabitation des modes et question des compétences
Investir dans le vélo ne signifie pas délaisser la voiture, qui demeure le mode de déplacement dominant sur l’ensemble du territoire breton, notamment dans les zones rurales peu denses où l’alternative cyclable reste peu réaliste pour les trajets longs. La réussite des politiques cyclables dépend moins d’un choix contre l’automobile que d’un travail de pédagogie sur le partage de la voirie entre tous les usagers, y compris avec les transports en commun, dont l’articulation avec le vélo — via le stationnement en gare ou l’embarquement à bord des trains régionaux — reste un point d’attention pour de nombreux usagers.
La question des mobilités en Bretagne s’inscrit désormais dans un cadre plus large, avec la mise en place de bassins de mobilité à l’échelle régionale, censés favoriser le dialogue entre les différentes collectivités compétentes. Ce cadre reste toutefois marqué par un empilement d’échelons : région, départements, intercommunalités et communes interviennent chacun sur des segments différents du réseau, ce qui explique en partie les écarts observés entre l’Ille-et-Vilaine et la Loire-Atlantique d’un côté, et le Morbihan ou les Côtes-d’Armor de l’autre. Certains acteurs plaident pour une compétence cyclable unifiée à l’échelle bretonne, voire pour une gestion foncière et financière propre dans l’hypothèse d’une Bretagne dotée d’une autonomie institutionnelle élargie, à l’image de ce que pratiquent certaines régions européennes disposant de compétences renforcées en matière d’aménagement.
Derrière l’habillage écologique, un projet qui ignore l’histoire, l’identité et l’autonomie réelle des territoires et surtout de ceux qui y habitent
Jean-Luc Mélenchon propose de remplacer les treize régions actuelles par treize « écorégions » calquées sur les bassins versants. Une idée séduisante sur le papier climatique, mais qui repose sur une lecture strictement hydrographique du territoire, indifférente aux appartenances historiques, aux revendications régionales en cours et à la question, plus fondamentale, de l’autonomie réelle des collectivités locales. En Bretagne, peuple historique dont l’identité s’est construite au fil des siècles, cette proposition suscite déjà une vive défiance.
Carte des bassins hydrographiques de France. Source : Wikimedia Commons, NordNordWest.
Ce qu’il faut retenir
Le projet de Jean-Luc Mélenchon remplacerait les régions actuelles par treize « écorégions » fondées sur les bassins versants.
Si la gestion de l’eau nécessite une coopération à l’échelle des bassins hydrographiques, plusieurs exemples européens montrent qu’elle peut s’organiser sans modifier les frontières administratives.
Cette approche ne tient pas compte des revendications territoriales actuelles, notamment en Alsace, en Bretagne ou en Corse, qui portent davantage sur l’identité et l’autonomie de certaines régions que sur un nouveau découpage complet de la carte de France.
Le véritable enjeu du débat est moins celui des frontières régionales que celui des compétences, des moyens financiers et de l’autonomie accordés aux collectivités.
Un projet lunaire, déconnecté des réalités humaines
Présentée en juin 2026 lors du meeting de lancement de campagne de Jean-Luc Mélenchon à Saint-Denis, puis détaillée début juillet lors d’une conférence de presse consacrée presque entièrement à la géographie physique, la proposition d’écorégions frappe d’abord par sa méthode : remplacer les treize régions héritées de la réforme territoriale de 2015 par treize entités organisées autour des grands bassins-versants, chargées prioritairement de la gestion de l’eau, des sols, de la biodiversité et des risques climatiques. Le candidat insoumis assume la logique : les régions actuelles seraient des vestiges d’un « ancien monde » pensé pour la compétitivité économique, quand ses écorégions incarneraient la « bifurcation écologique ». Le problème n’est pas la préoccupation hydrique elle-même, légitime après les épisodes de sécheresse et de canicule qui frappent régulièrement la Bretagne depuis plusieurs semaines, voire années. Le problème est la méthode : découper administrativement la France selon une seule variable physique, sans considérer que les régions sont d’abord des communautés humaines, façonnées par des siècles d’histoire commune, de pratiques linguistiques, d’échanges économiques et de solidarités locales.
Paul Paul Vidal de La Blache. Source : BNF Gallica
Cette approche n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, un débat vieux d’un siècle. Le géographe Paul Vidal de La Blache, père de l’école française de géographie régionale, avait justement construit sa notion de « pays » sur l’articulation entre le milieu physique et les « genres de vie » qu’il façonne — c’est-à-dire les manières dont les sociétés s’approprient et transforment leur environnement dans la durée. Vidal de La Blache lui-même mettait en garde contre le déterminisme physique pur : une région ne se réduit jamais à son relief ou à son réseau hydrographique, elle se construit par la sédimentation d’une histoire commune. Les Bretons en ont une conscience aiguë. Un projet qui plaque une grille hydrographique sur la carte administrative, sans tenir compte de cette dimension humaine, s’expose au même écueil que les cartographies naturalistes du début du XXe siècle : une élégance sur le papier, une déconnexion totale sur le terrain.
L’exemple européen : des régions politiquement stables qui coopèrent sur l’eau
L’argument le plus solide en faveur des écorégions — la nécessité d’une gestion de l’eau à l’échelle pertinente — ne suppose pourtant pas de redessiner les frontières administratives. C’est précisément la thèse défendue par le géographe Frédéric Giraut, professeur de géographie politique à l’Université de Genève, dans une tribune publiée par Le Monde qui a suscité de vives réactions chez les soutiens de La France insoumise. Giraut y oppose au projet de « biorégions » de Mélenchon le modèle des Länder allemands : des régions politiquement stables, ancrées dans une histoire et une identité propres, dotées d’une autonomie fiscale et législative réelle, qui coopèrent entre elles et avec leurs voisins pour gérer des ressources qui, par nature, ne s’arrêtent pas aux frontières administratives.
Vue générale sur le Rhin à Mittelrheintal bei Oberwesel. Source : Wikimedia Commons, Jörg Braukmann.
Le cas du Rhin est éclairant : le fleuve traverse plusieurs Länder allemands, la Suisse, la France et les Pays-Bas, et sa gestion repose depuis 1950 sur la Commission internationale pour la protection du Rhin, une structure de coopération interétatique et interrégionale totalement disjointe des limites administratives des Länder ou des cantons suisses. Aucun de ces territoires n’a eu besoin de renoncer à son identité historique pour coopérer efficacement sur l’eau. L’Espagne offre un autre exemple parlant : la gestion de l’Èbre, qui traverse plusieurs communautés autonomes (Aragon, Catalogne, Navarre, La Rioja), est confiée à une confédération hydrographique, organisme technique distinct des collectivités politiques. Le bassin et la région politique sont ainsi deux mailles différentes, chacune pertinente à son échelle, sans que l’une doive se substituer à l’autre. C’est très exactement l’architecture qui existe déjà en France avec les comités de bassin et les agences de l’eau — celui de Loire-Bretagne, qui couvre 28 % du territoire métropolitain, rassemble 190 membres (élus, usagers, représentants de l’État) pour fixer tous les six ans un schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux. La leçon européenne est donc inverse de celle de LFI : ce n’est pas la carte régionale qu’il faut plier à l’hydrographie, c’est la coopération intergouvernementale qu’il faut renforcer, en s’appuyant sur des régions politiquement cohérentes et suffisamment autonomes pour agir.
Une carte qui ignore les revendications régionales en cours
Le projet d’écorégions présente une seconde faiblesse, plus politique : il fait comme si la carte des treize régions de 2015 n’était contestée nulle part, alors que plusieurs territoires réclament activement d’en sortir. En Alsace, la mobilisation ne date pas d’hier : un sondage Ifop de 2018 indiquait que 83 % des Alsaciens souhaitaient le rétablissement d’une région de plein exercice, un chiffre confirmé par une consultation citoyenne de 2022 où 92,4 % des participants s’étaient prononcés pour une sortie du Grand Est. Cette revendication a connu une avancée concrète : le 8 avril 2026, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi transpartisane visant à faire sortir la Collectivité européenne d’Alsace de la région Grand Est et à lui conférer un statut particulier cumulant les compétences d’un département et d’une région. En Bretagne, la question de la réunification avec la Loire-Atlantique reste posée depuis la partition opérée par le régime de Vichy en 1941 : une pétition de 2018 avait recueilli 105 000 signatures à Nantes, une proposition de loi du député du Morbihan Paul Molac avait été déposée pour permettre l’organisation d’un référendum consultatif, et une vingtaine de collectivités bretonnes (dont plusieurs de Loire-Atlantique) ont adressé une demande commune au gouvernement. Parallèlement, l’ancien député et garde des Sceaux Jean-Jacques Urvoas défend depuis 2014 un projet d’Assemblée de Bretagne fusionnant la région et les départements bretons, organisée autour des pays — les bassins de vie historiques — plutôt que des découpages administratifs hérités, notamment les départments. À ces deux dossiers s’ajoutent la Corse, dont le statut d’autonomie a fait l’objet d’un projet de loi constitutionnelle en 2025-2026, ainsi que des mouvements plus anciens en Savoie, au Pays basque ou en Catalogne nord. Aucune de ces revendications ne recoupe la logique hydrographique des écorégions : la Bretagne administrative et la Loire-Atlantique appartiennent au même bassin Loire-Bretagne mais à des sous-bassins distincts, tandis que l’Alsace se rattacherait, dans une logique de bassin-versant, au grand ensemble rhénan partagé avec la Lorraine et le Grand Est qu’elle cherche justement à quitter. En ce sens, la carte de LFI ne répond à aucune des demandes de redécoupage réellement exprimées par les habitants de ces territoires ; elle leur en substitue une autre, pensée depuis Paris, sans concertation apparente avec les principaux intéressés.
Redécouper ne suffit pas : la vraie question est celle de l’autonomie
Au-delà du tracé des frontières, le débat sur les écorégions repose une question plus ancienne et plus structurante : à quoi sert un redécoupage régional si les compétences, les moyens financiers et le pouvoir de décision restent, eux, inchangés ? La réforme de 2014-2015 avait déjà illustré ce piège : la fusion de régions en méga-ensembles, comme le Grand Est ou la Nouvelle-Aquitaine, a surtout produit un éloignement des centres de décision et une hausse des frais de fonctionnement, sans gain de lisibilité pour les citoyens ni transfert de compétences nouvelles. Le débat de 2026 sur la décentralisation illustre la même impasse. Le projet de loi porté par la ministre de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation Françoise Gatel, présenté en conseil des ministres le 20 mai 2026 sous l’intitulé « État local », ne prévoit aucun nouveau transfert de compétences vers les collectivités : il consolide au contraire le rôle du préfet de département, érigé en « guichet unique » et en « chef d’orchestre » de l’ensemble des services de l’État, avec un pouvoir de dérogation aux normes élargi et sécurisé. Autrement dit, au moment même où certains réclament davantage d’autonomie territoriale, le texte gouvernemental renforce la tutelle de l’échelon préfectoral — un mouvement de recentralisation que plusieurs associations d’élus locaux, dont l’Association des maires de France, ont explicitement dénoncé.
Jean-Louis Borloo, ancien Ministère d’Etat à l’écologie. Source : Wikipedia Commons, Jacques Paquier
Face à ce constat, l’ancien ministre Jean-Louis Borloo défend une voie alternative, celle d’une « République fédérale à la française » : un État recentré sur ses missions régaliennes (sécurité, justice, diplomatie, fiscalité de solidarité), et des parlements régionaux disposant d’un pouvoir législatif et fiscal réel sur les politiques du quotidien — logement, santé, formation, aménagement. Un sondage Ifop d’août 2025 créditait cette orientation d’un soutien de 71 % des Français, avec des pics proches de 80 % en Bretagne historique et de 85 % en Alsace. Ce chiffre suggère que la demande de fond n’est pas tant un nouveau tracé des régions qu’un changement de nature du pouvoir régional : sans capacité normative et fiscale propre, tout redécoupage — qu’il soit fondé sur l’histoire, l’identité ou les bassins versants — restera cosmétique.
La différenciation, une voie plus réaliste que le grand soir cartographique
Plutôt qu’un bouleversement général de la carte, une partie des régions françaises explore une voie plus pragmatique, ouverte par l’article 72 de la Constitution : la différenciation, qui permet à des collectivités de même catégorie d’exercer des compétences ou d’appliquer des règles différentes selon leurs spécificités locales. La Bretagne (uniquement la région à 4 départements) en offre une illustration concrète dans le domaine même que revendique LFI, celui de l’eau. La région pilote depuis 2022 un Plan breton de résilience pour l’eau, co-construit avec l’État et validé en Assemblée bretonne de l’eau en mai 2023, qui organise une gouvernance adaptée à la réalité hydrographique locale : la quasi-totalité du territoire breton est couverte par des schémas d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE), un taux de couverture inhabituel en France, articulés avec le grand comité de bassin Loire-Bretagne. Cette architecture montre qu’il est possible de traiter finement les enjeux hydriques sans remettre en cause le fait régional : c’est la gouvernance et les compétences qui s’adaptent au bassin versant, non l’inverse. La demande bretonne de disposer d’une compétence renforcée et différenciée sur la politique de l’eau — dans la continuité du droit à l’expérimentation déjà mobilisé sur d’autres politiques régionales — dessine une alternative crédible au grand soir des écorégions : renforcer, territoire par territoire, la capacité d’action là où elle est légitime et attendue, plutôt que de redessiner l’ensemble de la carte de France autour d’un unique critère physique. C’est, en creux, tout l’enjeu du débat actuel sur la décentralisation : donner aux régions qui le demandent — Bretagne, Alsace, Corse — les moyens différenciés de leurs ambitions, plutôt que d’imposer à l’ensemble du pays un modèle uniforme, fût-il paré des habits de l’écologie.
Note méthodologique : le projet d’écorégions de La France insoumise reste, à la date de rédaction, une proposition de campagne en cours de précision (auditions d’experts prévues à l’été 2026, publication du programme détaillé annoncée pour l’automne 2026) et non un texte de loi. Les données chiffrées relatives aux sondages sont issues des instituts cités et peuvent évoluer.
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